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Le cyberespace, figure de l’utopie technologique réticulaire

Wednesday 29 December 2004, by Musso Pierre

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In this central paper, Pierre Musso proposes a critical approach to cyberspace, trying to analyse the imaginary at play behind the contemporary representation of this notion. The author shows how cyberspace mobilizes a symbolism that is religiously based.

Musso (Pierre), «Le cyberespace, figure de l’utopie technologique réticulaire», Sociologie et société, vol. 32, 2000.

Le cyberespace, figure de l’utopie technologique réticulaire (extrait)

« C’est à un combat sans corps qu’il faut te préparer, tel que tu puisses faire front en tout cas, combat abstrait qui, au contraire des autres, s’apprend par rêverie »

Henri Michaux, Poteaux d’angle

Avec le cyberespace (ou cyberspace), double contemporain d’Internet, triomphe l’image d’un réseau universel connectant tous les individus à l’échelle planétaire et constituant une sorte de « cerveau planétaire », comme le nomme Joël de Rosnay, producteur d’une « intelligence collective », selon la formule de Pierre Lévy. Ce que la science-fiction a imaginé semblerait se réaliser avec Internet, réseau de réseaux, porteur de toutes les mythologies contemporaines. La société elle-même serait désormais « société en réseaux », nous dit Manuel Castells.

La technique joue le rôle symbolique dans nos sociétés désenchantées. Ainsi le réseau est-il devenu un attracteur, contribuant à un réenchantement recherché dans les utopies technologiques. Le réseau, et son cortège de métaphores, est au centre de ces nouveaux dispositifs de la communication.

Avant tout, les termes employés, cyberespace et réseau, méritent d’être questionnés. De quoi parle-t-on avec le cyberespace ? D’une « hallucination consensuelle », d’après la définition de son créateur, William Gibson ? D’un objet immatériel non identifié ? Nous essaierons de montrer qu’il s’agit d’un dispositif symbolique, miroir d’Internet, expression du « grand projet utopique universel » contemporain fondé sur la technologie, projet que Lucien Sfez distingue du « récit utopique» traditionnel (Sfez, 1995, p. 105-121). Quant au réseau, précisons que s’il peut être défini comme un lien, c’est-à-dire par sa fonction de liaison, voire de métaliaison, il demeure « lien de lieux ». Il relie des pôles. Il est l’expression d’une tension entre des pôles préalablement posés comme opposés. Dans le cyberespace, ces lieux reliés par les réseaux sont eux-mêmes des réseaux, à savoir des cerveaux-réseaux et des ordinateurs en réseau, formant «cerveau collectif». La construction du cyberespace repose sur trois présupposés : tout d’abord, le réseau est entendu comme interconnexion généralisée, ensuite il y aurait des lieux, différents et se ressemblant, à savoir des cerveaux et des ordinateurs et, enfin, serait possible l’hybridation entre homme et machine, du fait de l’assimilation cerveauréseau- ordinateur.

Avec le cyberespace est mise en scène une symbolique de type religieux - une religion de l’immanence - fondée sur le réseau technique, notamment Internet. Plusieurs auteurs ont souligné cette dimension religieuse. Christian Huitema a bien titré son ouvrage Et Dieu créa Internet, et Kevin Kelly, rédacteur en chef adjoint de Wired, a pu décrire sa première visite à Internet comme une «expérience religieuse » (cité par Dery, 1997, p. 57).

Le cyberespace réactualise une mythologie du xixe siècle, celle fondée par les saintsimoniens, liée au « désenchantement» de la religion chrétienne et à son déplacement sur l’industrie et les réseaux techniques. Le réenchantement de notre mode industriel s’est opéré depuis grâce aux technologies dont Internet semble aujourd’hui le paradigme.

C’est cet imaginaire du réseau dans la cyberculture que nous voudrions interroger dans cet article. On cherchera d’abord, à identifier quelques structures de l’imaginaire du cyberespace mettant en jeu le réseau, puis on mettra en perspective cet imaginaire réticulaire du cyberespace, notamment à partir de la matrice philosophique saintsimonienne qui rend possible l’approche moderne du réseau.

On se propose d’analyser quelques «poncifs du cyberspace » (son idéologie en quelque sorte) en s’appuyant notamment sur quelques ouvrages de chercheursvulgarisateurs, notamment ceux de Pierre Lévy, Joël de Rosnay ou Nicholas Negroponte. Leur problématique reprend bien souvent les thématiques de la science-fiction, à commencer par William Gibson, ou celles de revues cultes nord-américaines, comme Wiredou Mondo 2000qui ont été à l’origine de cette littérature.

Source : erudit.org


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