Les récentes déclarations de Ségolène Royal en matière de délinquance des mineurs n’ont rien à envier dans leur radicalité à celles proposées par Nicolas Sarkozy. Les deux candidats préférés des médias à l’élection présidentielle semblent vouloir incarner, chacun à sa manière, le « parti de l’ordre ».
Bien sûr, cette orientation socialiste n’est pas nouvelle. Dès le colloque de Villepinte, Lionel Jospin expliquait qu’il n’était plus question de trouver des « excuses sociologiques » à la délinquance, que celle-ci « n’a aucune cause sociale », qu’elle est le fruit d’un « choix rationnel » et qu’en conséquence il faut taper et taper fort. Les principales mesures adoptées entre 1997 et 2002 se caractérisent de la sorte par un durcissement judiciaire et policier et par une extension des délits poursuivis par la justice. Avec plus d’emphase, Nicolas Sarkozy suivit cette voie dont l’effet mécanique amena notre pays à connaître en avril 2004 les taux d’incarcération les plus hauts de son histoire.
Avec quelles conséquences ? Une amélioration notoire de la vie des habitants des quartiers populaires ? Non. Bien au contraire. Ces quartiers connaissent des taux de chômage des jeunes astronomiques (souvent plus de 50 %), un niveau de précarité record (intérim, CDD, temps partiel subi), un accroissement continu de la pauvreté. Et des niveaux d’abstention croissants.
Car la focalisation sur la sécurité est aussi la manière par laquelle Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy pensent reconquérir le vote de milieux qui boudent les suffrages.
Dans les quartiers en politique de la ville, les taux d’abstention dépassent en moyenne les 50 %, soit 20 points de plus que la moyenne nationale. Contrairement à l’imaginaire démocratique, il ne suffit pas d’avoir le droit de vote pour l’exercer et l’abstention est socialement déterminée. Elle concerne principalement les personnes faiblement qualifiées, occupant des positions d’ouvriers ou d’employés, ayant des contrats temporaires ou étant au chômage.
Dans ces milieux, la participation électorale est la contrepartie du travail d’encadrement de la vie quotidienne (dans les immeubles, les usines, etc.) mené par des organisations qui transforment des questions liées à l’existence ordinaire en questions politiques. Le déclin du PCF ou des organisations issues de l’immigration de même que les difficultés rencontrées par les syndicats pour capter ceux qui constituent un nouveau prolétariat intérimaire expliquent largement que nombre d’habitants des quartiers populaires retournent majoritairement là où tout les inclinait socialement à être : chez ceux qui ne répondent pas aux sollicitations électorales (et pas, comme feignent de le croire certains analystes à rejoindre le Front national).
Ce n’est pas pour autant une fatalité. L’exemple du référendum sur le traité constitutionnel européen (TCE) montre que, lorsque ce travail militant se fait, il permet de renverser la tendance. De surcroît, la politique ne se limite pas aux élections. Sur des registres divers, de l’explosion de novembre 2005 aux manifestations contre le CPE, ce sont des revendications éminemment politiques de justice et de dignité qui s’expriment. Justice et dignité sur le marché du travail, dans l’accès au logement, face aux violences policières, face aux discriminations.
Or, dans le programme socialiste, ce n’est plus la justice sociale qui est première, mais l’ordre, le qualificatif « juste » indiquant qu’on essaiera de corriger à la marge les inégalités les plus criantes du système. Ce renversement conservateur était déjà visible dans la campagne conjointe de François Hollande (et Ségolène Royal) avec Nicolas Sarkozy en faveur du TCE. Il manifeste un consensus sur la promotion d’un nouveau modèle d’État libéral paternaliste. Libéral pour ses élites (et notamment en termes économiques et moraux) et paternaliste pour ses classes populaires, dont les acquis sociaux se réduisent à mesure que croissent les contrôles qui pèsent sur elles : policiers bien sûr, mais aussi sociaux, avec par exemple la mise sous tutelle des allocations familiales, ou « la mise au travail » des chômeurs et des érémistes.
Au final, il n’est pas certain qu’entre Sarkolène et Ségozy, figures siamoises d’un modèle de société plus semblable que différent, les électeurs des milieux populaires trouvent un candidat porteur d’un projet de transformation sociale à même de les mobiliser. Leur promettre la sécurité en organisant leur insécurité existentielle n’est pas seulement absurde, c’est aussi les maintenir en dehors de la représentation politique. Est-ce vraiment le type de démocratie que l’on souhaite ?
Article paru dans l’l’Humanité du 10 juin 2006.