Salvador JUAN
1. Parcours et CV
Salvador JUAN est, depuis 1999, Professeur de sociologie à l’université de Caen et chercheur au Centre Maurice Halbwachs - Lasmas. Il a enseigné auparavant (1983-1999) à l’université de Paris-Dauphine où il était Maître de conférences. Il dirige, pour Caen, le Master de sociologie Risques et vulnérabilités sociales et la collection Sociologies et Environnementchez L’Harmattan. Ses principales publications personnelles sont Sociologie des genres de vie ; morphologie culturelle et dynamique des positions sociales (P.U.F., 1991) et Les formes élémentaires de la vie quotidienne (P.U.F., 1995), La société inhumaine. Mal-vivre dans le bien-être(L’Harmattan, 2001). Il a co-dirigé Conditions et genre de vie ; chroniques d’une autre France(L’Harmattan, 2002) et le Dictionnaire des risques (Armand Colin, 2003). Il prépare actuellement une volumineuse Critique de la déraison évolutionniste, ouvrage à paraître chez L’Harmattan fin 2005 ou début 2006.
2. Travaux de recherche actuels et perspectives à court et moyen terme
2.1. « Evolutionnisme et théories du changement social »
L’histoire de la pensée traitant du développement humain reste largement prisonnière de construits idéologiques mettant en relation l’évolutionnisme biologique et l’évolutionnisme social. La sociologie et l’anthropologie sont également concernées par ce constat. Leurs concepts sont encore largement inadaptés à la compréhension des enjeux socioculturels actuels, en particulier des questions de vulnérabilité sociale et humaine. La double valorisation du productivisme et d’une conception cloisonnée, scientiste, des activités de recherche ainsi que la foi en un progrès porté par les technosciences sont très largement partagés et rendent d’autant plus difficile l’analyse des vulnérabilités humaines. Par ailleurs, les raisonnement les plus ethnocentriques prévalent an matière de conceptions du développement des pays du « tiers monde ». Du communiste Marx aux libéraux Tarde et Spencer, de Durkheim à Weber, ou, plus près de nous, d’Aron à Habermas, le même évolutionnisme, décliné de manière particulière chez chaque auteur, a interdit à la sociologie, aux sciences sociales et humaines plus généralement, de construire les concepts nécessaires pour penser sereinement les problèmes actuels de déshumanisation.
Quelques références :
SpencerversusMarx
Spencer H.Principes de sociologie, T1. et T.2, 1876, tr. Fr. Librairie Germer Baillière et Cie, 1879 /
Marx K. Fondements de la critique de l’économie politique 1857-58 Anthropos 10-18, 1968.
Tout comme Darwin, Spencer est continuiste(certains préfèrent le terme transformiste) au sens où il construit sa théorie du social sur la base du continuum nature - culture, animal - homme ou encore biologique - social. Son évolutionnisme social est organiciste au sens où il établit une analogie forte entre l’organisme biologique et le corps social ayant tous deux les mêmes caractéristiques de croissance, de différenciation ou de multiplication des parties, de complexité croissante, de spécialisation fonctionnelle (que les sciences humaines nomment division du travail). Tout comme Marx, il est profondément progressiste et sa vision de l’évolution sociale est linéaire mais à la différence de ce dernier, pour qui le conflit avait une place centrale dans le changement social, Spencer affirme les vertus naturelleset presque automatiques de la sélection. Pour Marx, il n’existerait pas de modes de développement profitant ou nuisant, au-delà des inégalités sociales, à tous. Cela provient du fait que les marxistes voient dans la scission et la lutte des classes (définies par le clivage capital / travail) le moteur du développement. Ils ne peuvent donc, sortir de ce schéma et définir des bienfaits socioéconomiques communs ou des nuisances communes hors de l’inégalité fondant le rapport salarial.
DurkheimversusWeber
Durkheim E.De la division du travail social, 1893, PUF, 1986 / L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme, 1904, tr. fr. Plon, 1964 ; Économie et société, 1921a, Plon Agora, 1995.
L’ambivalence est inscrite dans le coeur même des écrits de Durkheim. Chez lui et chez ses amis, on décèle à la fois la présence, quelquefois marquée, de toutes les dimensions de l’évolutionnisme social et, en même temps, de sérieuses réserves à l’égard tantôt de l’ethnocentrisme, tantôt du progressisme ou du productivisme, de même qu’une définition institutionnelle et donc non naturelle mais historique des faits sociaux, opposée tant aux premières formes de la sociobiologie qu’au paradigme utilitariste. Alors que Durkheim considère la sociologie comme une science de la nature, Weber penche nettement du côté des sciences humaines rattachées à la culture. Néanmoins, il ne renie pas l’organicisme, voire l’eugénisme... Il suffit de lire l’avant propos de l’Ethique protestante et l’esprit du capitalismepour s’en convaincre, texte introductif dont les tout premiers mots sont des plus significatifs dans leur contenu ethnocentrique et qui se termine par une confession troublante, rarement relevée, consistant à attribuer une grande importance à l’hérédité biologique. Par ailleurs, la « lutte pour la vie » renvoie nettement, chez Weber, à la « sélection biologique » darwinienne.
2.2. « Sociabilités et vulnérabilités »
Le contexte et l’objet de la recherche
Cette opération de recherche, en phase initiale, tente de comprendre les relations existant entre les différentes formes de vulnérabilité des personnes et les différentes formes de sociabilité. De nombreux travaux portent très souvent sur un type particulier de sociabilité (sociabilité amicale, familiale, au travail, de voisinage, urbaine, associative, etc.) et n’étudient que rarement, en parallèle, les conditions sociales et les situations personnelles de fragilisation ou de précarisation sur ces différents plans, ce que l’on peut nommer la vulnérabilité existentielle. Pourtant, les différentes formes de la vulnérabilité existentielle se trouvent souvent corrélées avec la sociabilité : la précarité professionnelle et le chômage font décliner la sociabilité amicale, voire familiale ; la pauvreté coïncide souvent avec un certain isolement ; la solitude de certaines personnes âgées ou les cloisonnements urbains sont liés au mal-vivre général de ces catégories sociales et peuvent entraîner ou aggraver des problèmes de santé ; ceux qui auraient le plus intérêt à s’unir pour agir (au plan syndical, politique ou associatif par la contestation) sont aussi, paradoxalement, ceux qui le font le moins. Cependant, la sociabilité apparaît aussi comme un recours d’action individuelle et collective ou de défense face aux différentes formes de fragilisation identitaire, à la précarité et à la vulnérabilité existentielle.
Quelques références :
Bidart C. L’amitié, un lien social, La Découverte, 1997
Une des principales idées de ce livre est que les relations vont aux relations : que les personnes fréquentant souvent la famille, des amis sont, en probabilité, aussi celles qui sortent avec des collègues, reçoivent des voisins ou vont, assez fréquemment, militer en association. Cela s’observe et se confirme y compris au sein de la classe populaire. Inversement, au degré zéro de la sociabilité, l’absence de contacts avec les voisins ou avec les parents va de paire avec l’absence des autres formes de sociabilité : il y a cumul des solitudes.
Hannerz U. (1980) Explorer la ville, tr. fr. Minuit, 1983
Hannerz construit une typologie des « modes d’existence urbains » qui peut être considérée comme descriptive de quatre formes élémentaires de vie quotidienne conditionnées par la structure du réseau leur correspondant (dans la ville des sociétés industrialisées) : l’enclavement à la structure relationnelle et écologique fortement cohésive, la ségrégation où les relations vitales à autrui et au milieu sont centrées sur la sociabilité étoilée d’ego, l’intégration comme travail de sociabilité visant une rupture sélective de la solitude individuelle et, enfin, l’isolement qui correspond à un état de relative exclusion transitoire ou permanente (individus sans logement, chômeurs, vieux...).
Juan s.La société inhumaine. Mal-vivre dans le bien-être,L’Harmattan, 2001
La dégradation relative des conditions de la vie quotidienne au milieu et du fait de l’abondance est appréciée à travers quatre tendances lourdes, inhérentes au développement des systèmes à forte croissance économique : les tensions spatio-temporelles, le déficit relationnel - se caractérisant par l’affaiblissement du lien social direct (de face à face) et par la modification des formes de l’interaction, de plus en plus instrumentalisée, ritualisée, appauvrie symboliquement -, l’éclatement du symbolique et l’incorporation, en pathologies, des nuisances et de pollutions. La description de ces quatre tendances constitue le coeur de l’ouvrage.
Simmel, G. Etudes sur les formes de socialisation, t.1, 1908, tr. esp., Madrid, Alianza Universidad, 1986
Simmel est un des rares sociologues à avoir profondément pensé la relation sociale qu’il débusque même dans l’état ponctuel de solitude considérée comme une relation par défaut. Quand il montre que l’isolement désigne le degré zéro de la liberté, il définit en creux une des caractéristiques sociologiques les plus importantes de l’humanité : la nécessité de liens. Le nombre de cercles divers où peut se rencontrer un même individu est un des meilleurs indices du niveau de culture d’une société. Plus le nombre de réseaux augmente et plus l’individualité peut s’exprimer en tant que particulière et originale, par la combinaison singulière des appartenances. De sorte que le réseau dilue les individus mais la pluralité des réseaux, auxquels ils appartiennent et qu’ils participent à former simultanément, restitue l’individualité.
Sue R. La richesse des hommes, Odile Jacob, 1997 ; Renouer le lien social, Odile Jacob, 2001
La face cachée de la croissance économique est la colonisation de la vie intime par la logique du marché, les nombreuses pathologies et une politique sociale stigmatisant le « tiers exclu » en favorisant la ségrégation catégorielle, la pérennité des inégalités sociales et de la pauvreté. Finalement, malgré la croissance économique du demi-siècle passé, le triple déficit d’égalité ou d’équité, de lien social ou de bonheur, de démocratie ou de citoyenneté n’a jamais été aussi manifeste. L’enjeu social fondamental de l’économie basée sur la vie associative est la définition de la richesse relationnelle qui basculera soit vers la production sociale et économique de l’individu dans et par la dépendance aux appareils, soit vers l’autonomisation de la personne dans et par l’interaction.
Paugam S. Les formes élémentaires de la pauvreté, PUF, 2005
L’ouvrage, ce qui est rare, traite partiellement de la relation sociabilité - vulnérabilité en montrant que « les pauvres » (définis sur le mode simmelien comme étant les assistés) subissent différents types de vulnérabilité sociale, en particulier pour les chômeurs de longue durée qui intègrent cette catégorie : l’affaiblissement des liens de sociabilité. L’approche comparative intra européenne donne une valeur supplémentaire à ces résultats. La désociabilité des pauvres au chômage est surtout observée dans les pays anciennement industrialisés du nord de l’Europe, contrairement à ceux du sud où - paradoxe du plus grand intérêt - cette situation conduit au contraire à la préservation, voire à l’épaississement des relations de sociabilité tant familiale qu’amicale. Il semble donc que les pays du sud de l’Europe, moins inégalitaires et concervant encore, dans certaines régions, des liens de nature communautaire aggravent moins la vulnérabilité des personnes déjà fragilisées par le chômage et la pauvreté.