Maxime Prével
Recherche en cours : le productivisme agricole en France
Caractérisé par la recherche systématique de la production maximale, le productivisme agricole est contesté par une partie de l’opinion publique qui l’accuse de provoquer des risques sanitaires et des pollutions environnementales. Mais connaît-on les logiques sociales à l’oeuvre au sein de ce modèle agricole apparu dans l’hexagone à la fin de la Seconde Guerre mondiale ? L’examen de la littérature conduisant à répondre par la négative, il nous a paru nécessaire de lancer une recherche sociologique afin d’éclairer la controverse entre les partisans et les adversaires de l’agriculture intensive. Cette recherche a débuté par un important travail bibliographique excédent le seul champ de la sociologie rurale. Par ailleurs, une série d’entretiens préliminaires a alimenté cette réflexion théorique avec des éléments concrets indispensables au travail de problématisation. Quatre hypothèses principales ont alors été formulées : les agriculteurs productivistes consacrent leur existence au travail, ils souffrent de différentes formes d’incertitude, ils sont soumis au pouvoir de la société englobante et convaincus que l’innovation technoscientifique fait progresser l’agriculture. Cette problématique a été confrontée au terrain lors d’entretiens semi-directifs avec des agriculteurs favorables ou hostiles au productivisme. Nous avons également mené une analyse approfondie d’un lot de publicités pour des fournitures agricoles issu de journaux professionnels. De plus, l’observation directe a été utilisée dans deux cas : lors d’une réunion organisée à l’Assemblée Nationale le 28 juin 2001 par l’Union des Industries de la Protection des Plantes (UIPP) ; au cours d’une tournée commerciale avec un technicien agricole travaillant pour une entreprise privée. Enfin, une recherche-action a été menée avec une association d’agriculteurs « durables » décidés à abandonner le productivisme agricole. Ce travail a permis de montrer que le productivisme agricole français résulte des politiques publiques initiées par le pouvoir républicain au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Du fait de la disparition des sociétés paysannes, les agriculteurs sont directement soumis au contrôle exercé par les organismes professionnels chargés de mettre en oeuvre la politique agricole productiviste. Mais les résultats de la recherche ne se limitent pas au dévoilement de ce facteur structurel. Nous avons en effet révélé que les agriculteurs adhèrent à l’idéologie qui légitime le processus de modernisation. Profondément convaincus que l’obtention du rendement maximum est une bonne chose, ils veulent en outre maîtriser et artificialiser la nature, satisfaire leur volonté de puissance et arracher l’agriculture à la terre ou aux contraintes naturelles jugées insupportables. Nos hypothèses ont été vérifiées : les agriculteurs productivistes font du travail une valeur absolue ; ils sont profondément habités par un sentiment de vulnérabilité ; ils croient à l’idéologie du progrès et sont dépendants de leur entourage bureaucratique et marchand. Enfin, le travail de recherche-action a montré que lorsqu’ils souhaitent s’orienter vers d’autres pratiques agricoles, l’incorporation de la culture productiviste provoque une importante résistance au changement.
Précision concernant la vulnérabilité sociale
La vulnérabilité sociale, qui constitue une des quatre hypothèses fondamentales de la recherche, est essentiellement appréhendée du point de vue du symbolique. Dans ce cadre, sont privilégiées les notions d’expérience de l’incertitude, de peur de la faillite, de la maladie ou même de la mort, d’épreuve de la menace, de l’angoisse ou de la dépression, etc. Toutefois, la vulnérabilitéphysiologique liée aux postures, aux conditions de travail ou à l’incorporation de produits dangereux n’est pas pour autant négligée.
Bibliographie
BALANDIER G., Le Grand Système, Paris Fayard, 2001.Ce livre essentiel s’attache à dessiner les contours du monde surmoderne et les logiques du pouvoir qui le parcourent. Pour Balandier, il est caractérisé par une profusion de l’imaginaire et une pauvreté du symbolique qui le rendent difficile à habiter.
JUAN S., La société inhumaine, mal-vivre dans le bien-être, Paris, L’Harmattan, 2001. Salvador Juan montre dans ce livre que la principale caractéristique de la société contemporaine est constituée par son inhumanité. Outre l’éclatement du symbolique, l’auteur identifie une vulnérabilité physiologique liée à l’incorporation en pathologies des dégradations de l’environnement.
LE BRETON D., Anthropologie du corps et modernité, Paris, PUF, 1991. Pour construire une approche socio-anthropologique de la vulnérabilité, il me semble essentiel de retravailler la notion de désymbolisation qui constitue pour David Le Breton le risque anthropologique majeur du monde contemporain.
LUNEAU G., La Forteresse agricole, une histoire de la FNSEA, Paris Fayard, 2004.Indispensable à l’analyse sociologique du productivisme agricole, ce livre important s’attache à retracer l’histoire du puissant syndicat qui a cogéré la politique agricole française depuis la fin de la seconde guerre mondiale avec les gouvernements successifs de la quatrième puis de la cinquième république.
MENDRAS H., La fin des paysans, Paris, Actes Sud, 1984 (1967).Presque quarante ans après, le diagnostic présenté dans ce texte classique de la sociologie rurale reste d’actualité : les sociétés paysannes ayant disparu, les agriculteurs français sont désormais directement soumis au pouvoir de la société globale.
Parcours et publications
1999-2005 : Doctorant au LASMAS (Laboratoire d’Analyse Sociologique et des Méthodes Appliquées aux Sciences Sociales, UMR 8097) sous la direction de Salvador Juan. Titre de la thèse : Le Productivisme agricole. Une perspective socio-anthropologique
2003/2005 : Attaché Temporaire d’Enseignement et de Recherche au département de sociologie de l’Université de Caen.
2000/2003 : Chercheur associé au GRECAN (Groupe Régional d’Etudes sur le CANcer, EA 1772), chargé d’une étude portant sur les déterminants socio-anthropologiques de la vulnérabilté des agriculteurs utilisant des pesticides.
« La vie en danger : les agriculteurs, les pesticides et le risque sanitaire » in Conditions et genres de vie. Chroniques d’une autre France, sous la direction de Salvador Juan et Didier Le Gall, Paris, L’Harmattan, 2002, collection Sociologies et environnement, pp. 73-82.