CHALLENGE | Liberty & Security



A Research Project Funded by the Sixth Framework Research Programme of DG Research (European Commission)

Home page > Observatory - Observatoire > Academic Texts - Textes universitaires > Islam aux Etats-Unis, islam en Europe : modèles divergents mais politiques (...)

Islam aux Etats-Unis, islam en Europe : modèles divergents mais politiques convergentes dans l’après 11 septembre 2001

Tuesday 19 April 2005, by Cesari Jocelyne

imprimer

Même s’il est difficile voire impossible d’obtenir des statistiques précises, car dans la plupart des pays européens, le recensement des populations en fonction de la religion n’existe pas, il est possible d’estimer à douze millions le nombre de musulmans qui vivent aujourd’hui dans l’Union européenne (Dassetto, 2001, 17). Leur présence est la conséquence des flux migratoires en provenance des anciens empires coloniaux et de la Turquie, qui se sont orientés de manière massive vers le continent européen au début de la décennie 1960. Après l’arrêt officiel de l’immigration de travail dans la plupart des pays de l’Europe occidentale, entre 1973 et 1974, le processus d’enracinement de ces populations devient irréversible avec à l’intensification des politiques de regroupement familial contribuant, à recomposer et à agrandir les familles musulmanes à l’intérieur de l’espace européen. L’expression de l’identité islamique émerge comme un élément majeur de la sédentarisation. C’est donc autour de cette visibilité de l’islam que se cristallisent les interrogations, les doutes et les oppositions parfois violentes, relatifs à l’intégration de ces nouveaux venus dans les diverses collectivités nationales concernées.

Aux Etats-Unis également, la visibilité de l’islam est un phénomène récent. Il est en bonne partie lié au dynamisme religieux des immigrés. En dépit de la présence attestée de musulmans parmi les esclaves noirs, l’histoire de l’islam ne commence vraiment qu’avec les vagues migratoires qui se succèdent tout au long du 20e siècle, avec une intensité toute particulière depuis les années 1960 jusqu’à nos jours où les musulmans d’Inde, du Pakistan, d’Indonésie ou d’Afghanistan supplantent dorénavant les musulmans venus du Moyen-Orient. Depuis la décennie 1970, ces nouveaux arrivants se sont lancés dans la création de mosquées, d’écoles, de revues et journaux en tout genre, ce qui atteste d’un dynamisme religieux sans comparaison avec la tendance assimilationniste des migrants arabes (qui étaient d’ailleurs souvent chrétiens) du début du siècle. Les recensements effectués aux Etats-Unis ne mentionnent pas non plus les appartenances religieuses. C’est pourquoi, les estimations concernant la taille de la communauté musulmane varient énormément. Le nombre total de musulmans dans la société américaine est le plus souvent chiffré entre 4 et 6 millions. Près de la moitié de la population musulmane provient de conversions au sein de la communauté noire.

La grande majorité des musulmans immigrés en Europe et aux Etats-Unis provient de pays dans lesquels l’islam est sinon la religion d’Etat, du moins la religion du plus grand nombre. La transplantation dans un environnement non musulman, pluraliste et sécularisé favorise des nouvelles manières de s’approprier et de vivre la tradition islamique. Ces nouvelles identités sont façonnées en premier lieu par la grande variété des cultures dont sont originaires les musulmans. Mais elles sont aussi affectées par les traditions culturelles et les logiques nationales propres à chaque société d’accueil. Dès lors, un double tropisme est au coeur de l’intégration des musulmans en Europe et aux Etats-Unis : l’un orienté vers le dar-al-Islam, ou le pays d’origine musulman, et l’autre ancré dans les spécificités propres à chaque pays d’accueil. Du côté du dar-al-Islam, se situent tous les réseaux de solidarité et les mobilités qui mettent en connexion les populations musulmanes américaines et européennes avec les espaces nationaux du monde musulman. Du côté des sociétés d’accueil, les défis et les enjeux qui se posent aux musulmans diffèrent selon qu’ils sont confrontés, par exemple, aux rebondissements sans fin de la « guerre du foulard » en France ; à la marginalisation culturelle et politique en Allemagne ; ou à la ghettoïsation socio-économique en Grande-Bretagne ou aux Etats-Unis. A cet égard, le dynamisme religieux musulman américain ne s’explique pas seulement par les particularités de l’islam immigré mais aussi par le statut spécifique du religieux qui, en Amérique, fait partie intégrante de la vie civile.

1. Organiser la représentativité de l’islam : une « affaire » européenne

Par contraste en Europe, la sécularisation plus avancée des moeurs et des mentalités rend plus problématique la reconnaissance de l’islam comme religion à part entière, même si paradoxalement les relations entre les Etats et les religions sont loin de répondre, exception faite de la France, au critère laïque de la stricte séparation. A la différence des Etats-Unis, la question de l’organisation institutionnelle de l’islam apparaît comme une préoccupation européenne. Si cette volonté d’institutionnaliser l’islam en Europe connaît actuellement des lenteurs voire des échecs, cela est davantage dû aux spécificités du rapport Etat-Eglises dans chaque pays qu’à une quelconque incapacité des musulmans de s’adapter au principe de séparation du politique et du religieux. Si le principe de liberté de culte est reconnu partout en Europe, la séparation entre l’Etat et les Eglises est en effet loin d’être la règle générale. Les formes d’organisation des musulmans européens comme leur agenda de revendications dépendent donc de l’arrangement institutionnel des rapports entre l’Etat et les religions qui prévaut historiquement dans le pays où ils vivent et il est fort rare de rencontrer une remise en cause par les musulmans de ces principes constitutionnels. Bien au contraire, tous leurs efforts consistent à faire entrer l’islam dans le cadre juridique existant.

Il faut tout d’abord distinguer les cas où il existe une reconnaissance juridique de toutes les religions par la puissance publique comme en Allemagne, en Autriche, en Belgique, en Espagne, en Italie et aux Pays-Bas. La reconnaissance des groupes musulmans par l’Etat semble accélérer la légitimation institutionnelle de l’islam comme en Autriche, au début des années 1980, en Espagne, en 1992, ou en Belgique, en 1998. La loi espagnole du 26 janvier 1992 reconnaît le culte musulman à travers la Commission islamique d’Espagne (CIE), qui regroupe la plupart des associations et fédérations musulmanes du pays. Dès 1974, faisant oeuvre de pionner en Europe, l’Etat belge reconnaissait le culte musulman. Il faudra pourtant attendre 1998 pour que cette reconnaissance soit réellement mise en application avec l’élection d’un Exécutif islamique érigé en interlocuteur de l’Etat belge pour toute affaire inhérente à l’organisation et à la pratique du culte islamique. Les résistances à la reconnaissance sont davantage liées à l’état des mentalités et au degré d’acceptation de l’islam par la société qu’à des obstacles juridiques ou institutionnels. C’est le cas en Allemagne, où la revendication des principales associations islamiques, être reconnues comme organisations religieuses (ce qui permet, entre autres, de bénéficier d’exemption fiscale à l’échelle fédérale), se heurte principalement au fait que la société allemande n’est pas encore prête à accepter l’islam comme religion installée et reconnue.

Dans les situations où il existe une religion d’Etat, comme en Angleterre, au Danemark ou en Grèce, ou encore dans les cas d’une religion reconnue comme dominante pour des raisons historiques et culturelles (par exemple, en Suède et en Irlande), les autres religions ne sont pas pour autant privées de tout droit. Dans tous les domaines où la religion dominante est intégrée dans le domaine étatique, la religion minoritaire se voit attribuée les mêmes droits avec cependant un « effet retard » plus ou moins long. Par exemple, les musulmans britanniques militent depuis longtemps pour la reconnaissance d’écoles islamiques par l’Etat. La récente reconnaissance des écoles patronnées par Yusuf Islam [1] ne constitue qu’une avancée limitée. D’une manière générale, la question de l’égalité de statut entre la religion d’Etat et la religion minoritaire peut se poser. Elle se pose parfois de manière inattendue comme dans le cas de l’affaire du romancier S. Rushdie, à la fin des années 1980, lorsque certains musulmans avaient demandé la mise en application de la Loi contre le blasphème, historiquement conçue pour la protection de l’anglicanisme.

Même dans un pays de stricte séparation entre l’Etat et les Eglises, comme la France, la question de la légitimité institutionnelle de l’islam est en jeu. Depuis 1989, l’organisation de l’islam est devenue une affaire d’Etat puisque le Ministère de l’Intérieur a pris l’initiative de stimuler le dialogue et le rapprochement entre les différents courants et associations qui se partagent le leadership islamique en France. Mais les différentes tentatives d’institutionnalisations ont jusqu’à présent tous échoué. Un des derniers rebondissements en date est révélateur de ce dirigisme puisque le Ministère de l’Intérieur a lancé en octobre 1999 une nouvelle consultation des diverses associations islamiques et leur a proposé comme première étape de signer un texte qui rappelle les principes juridiques sur lesquels repose le rapport entre l’Etat et les cultes, et qui doivent également s’appliquer à l’organisation du culte musulman. Malgré les atermoiements de certains dirigeants d’organisations islamiques, qui ont jugé la démarche « infantilisante » et contraire à l’esprit de la loi de laïcité, presque tous les représentants de l’islam français ont signé ce texte le 28 janvier 2000. Les élections présidentielles de mai 2002 ont arrêté le processus. Il a repris les 19 et 20 décembre 2002, lorsque le nouveau ministre de l’Intérieur, N. Sarkozy, a réuni les principales organisations de l’islam français afin d’entériner la mise en place d’un Conseil français du Culte musulman (CFCM), dont la première instance exécutive réunit les trois principales associations musulmanes de France. L’étape suivante fut l’élection à partir des mosquées d’une Assemblée représentative à partir de laquelle devrait être nommée la deuxième instance exécutive, quand la première arrivera au terme de son mandat. Dans le cas français, les difficultés proviennent d’une conception très stricte mais aussi politisée de la laïcité, selon laquelle les signes religieux devraient être exclus des espaces publics comme l’atteste le vote en février 2004 d’une loi interdisant les signes religieux ostentatoires dans les écoles publiques.

2. L’accueil paradoxal de l’islam dans une Amérique moins sécularisée que l’Europe

En revanche, dans cet autre pays de stricte séparation que sont les Etats-Unis d’Amérique, la question de l’organisation et de la légitimité institutionnelle de l’islam ne se pose pas. La nature fédérale de l’Etat ne requiert pas, pour les Américains, d’organisation centrale de l’islam avec un « Organe chef de culte » réprésentatif ou un « Grand mufti » national. Par ailleurs, les affaires religieuses sont considérées comme faisant partie de la société civile et il serait inconvenant, voire incongru, que l’Etat fédéral ou les Etats fédérés se mêlent de l’organisation d’une religion.

Les différences les plus significatives entre l’Europe et les Etats-Unis ne concernent pas prioritairement les arrangements institutionnels. Elles ont plutôt trait au statut des religions dans la société. Pour la première fois, les musulmans vivent massivement dans des sociétés sécularisées, où les références religieuses sont avant tout d’ordre symbolique. Les valeurs religieuses ne sont plus centrales dans la vie sociale et politique ; elles sont de plus en plus reléguées à la sphère du privé. Toutefois le degré de sécularisation varie d’une société occidentale à l’autre. A cet égard, l’écart le plus grand apparaît entre l’Europe et les Etats-Unis. En effet, en dépit d’une stricte séparation de l’Etat et des religions, les Etats-Unis demeurent le pays le plus religieux du monde occidental : 90% des Américains croient en Dieu, 70% prient quotidiennement ou au moins une fois par semaine, 70% sont membres d’un lieu de culte, et 40% participent à un office par semaine. Mais simultanément, les indices d’un déclin de la religiosité semblables à ceux qui sont observés en Europe (désaffection pour les grands rituels, liberté sexuelle, etc.) se multiplient. Cette situation paradoxale indique une individualisation croissante de la pratique religieuse, qui conduit à la cohabitation dans la même société des formes de renouveau religieux et de sortie de la religion. Selon toute vraisemblance, l’Europe est donc le seul lieu de sécularisation accomplie, si l’on accepte de limiter la sécularisation à la dé-institutionnalisation des religions et à la disqualification sociale des credos religieux et des pratiques cultuelles.

Par conséquent, la vie au quotidien des musulmans américains est sans commune mesure plus facile que celle des musulmans européens. La légitimité des activités religieuses en société rend acceptables les manifestations de la foi islamique. L’islam n’est rien de plus qu’une composante parmi d’autres confessions du paysage religieux américain. C’est d’ailleurs une religion qui progresse dans la société américaine comme l’atteste le taux de conversion élevé sans comparaison avec la situation de l’islam en Europe. Non sans rappeler le prosélytisme missionnaire des sectes protestantes, des groupes de musulmans noirs recrutent énormément dans les prisons et les ghettos nord-américains. Ce phénomène de conversion ne concerne pas uniquement la population noire, mais touche désormais de manière surprenante d’autres groupes minoritaires, comme les immigrés latino-américains catholiques, ou encore des membres de la majorité blanche anglo-américaine. Il est possible d’avancer que cet engouement pour l’islam soit à l’image de l’usage des religions dans la société américaine. Il arrive en effet qu’une personne change de religion plusieurs fois dans sa vie. Aux Etats-Unis, entre un tiers et la moitié de ceux qui répondent aux sondages ont changé de religion dans leur vie ! Il s’agit le plus souvent d’un « transfert » de protestants d’une dénomination vers une autre, ou de l’adoption de religions exotiques, chamaniste ou « new age ». Mais signalons tout de même qu’un million d’immigrés hispaniques ont embrassé le protestantisme dans les quinze dernières années. L’adhésion croissante à l’islam peut donc être considérée comme un élément de cet intense mélange et renouvellement des identités religieuses.

Il ne faudrait pas pour autant en conclure à la complète acceptation de l’islam dans la société américaine. L’attraction vers l’islam est en effet contredite par la persistance des préjugés et des faits de discriminations qui fait toute la spécificité du paradoxe américain en matière d’islam. Cette discrimination est avant tout évidente dans le traitement médiatique de l’islam, notamment depuis la révolution iranienne de 1979, mais bien sûr dans le contexte de l’après 11 septembre 2001. Des informations télévisées en passant par les fictions hollywoodiennes, tout converge pour propager l’idée que l’islam est synonyme de terreur. Cette vision de l’islam peut affecter les musulmans dans leur vie quotidienne. Après le premier attentat contre le World Trade Center, en 1993, les musulmans américains ont été victimes de différentes formes d’intimidation et de menace. Cela n’est pas sans rappeler les conséquences directes de la guerre civile algérienne, qui en 1995 avait causé une recrudescence des discriminations à l’égard de la jeunesse maghrébine française, particulièrement après la vague d’attentats à Paris et l’arrestation-exécution du chef du commando terroriste, Kh. Khelkhal.

Mais à la différence de l’Europe, les musulmans américains disposent de moyens pour réagir contre la discrimination dont ils sont les victimes. La liberté de conscience et d’expression sont les pierres angulaires de la société civile américaine et se traduisent par des moyens juridiques accrus pour les citoyens. Les musulmans américains disposent donc d’une capacité d’expression sans commune mesure avec ce qui existe en Europe et a fortiori dans les pays musulmans. Il faut signaler ici que des organisations arabo-américaines existent depuis plus longtemps que les associations fondées par les musulmans. D’ailleurs, ces premières sont plutôt dirigées par des Arabes chrétiens. Elles sont également très actives dans la lutte contre les stéréotypes orientaux négatifs qui pullulent dans les médias et la publicité. Différentes associations, journaux et instituts explicitement musulmans, créés depuis la fin des années 1980, tentent actuellement de contrebalancer le discours dominant de diabolisation envers l’islam. À cet égard, l’action de Council on American-Islamic Relations (CAIR) est tout à fait significative de cette voix musulmane émergente. Son but est de traquer toutes les situations de discrimination dont les musulmans et l’islam sont victime et de réparer les préjudices. Cette association ne compte plus les procès victorieux contre des entreprises aussi prestigieuses que Nike (chaussures et vêtements de sport) ou Budweiser (brasserie), coupables d’avoir utilisé des références de la religion islamique de façon attentatoire aux convictions des croyants ou d’avoir discriminé des employés musulmans en raison de leur croyance.

La mise en place d’un lobbying actif est également une des priorités des populations musulmanes américaines, qui en moins d’une décade ont multiplié les associations comme l’American Muslim Council (AMC) ou le Muslim Public Affairs Council (MPAC). L’AMC fut fondé en 1990 par un noyau d’intellectuels et militants musulmans d’origine diverse, convaincus que la discrimination et l’hostilité envers l’islam nécessitaient une mobilisation politique. Ils se distinguent par un lobbying auprès de la Maison Blanche et du Congrès afin d’oeuvrer à la préservation de l’identité et des droits de la communauté musulmane, dans le respect du pluralisme américain, et de servir d’intermédiaire entre la communauté musulmane et les instances de pouvoir. L’un de leurs principaux chevaux de bataille est l’obtention de la reconnaissance politique de la communauté musulmane, à parité avec les autres communautés religieuses. Il s’agit notamment de transformer la fameuse formule « société judéo-chrétienne » en « société judéo-christiano-islamique » afin de faire accepter par tous que la tradition musulmane véhicule les mêmes valeurs que les autres monothéismes abrahamiques, comme judaïsme et le christianisme, dont l’apport à la vie sociale et culturelle américaine n’est jamais remis en cause.

Le contraste avec la situation des musulmans européens est donc frappant car ces derniers ne parviennent pas à promouvoir leur groupe et à faire entendre leur cause de manière équivalente. A tel point que récemment Council on American-Islamic Relations (CAIR) a dû intervenir en faveur d’une jeune femme musulmane victime d’un préjudice lié au port du foulard au consulat français de Chicago. Grâce à la médiation de CAIR, la jeune femme a pu faire en sorte que les autorités consulaires françaises acceptent qu’elle pose avec un foulard pour la photographie du passeport. Les musulmans de France ne sont jamais parvenus à un tel accord sur le territoire français ! Il faut d’abord chercher les raisons de cette situation paradoxale dans les différences approches de ces sociétés à propos des droits civiques. En effet, la capacité pour le citoyen d’obtenir réparation des préjudices, dont il a été victime dans le domaine de la liberté de conscience, est sans conteste supérieur aux Etats-Unis. Le rôle du juge américain dans le domaine religieux est à cet égard décisif et va dans le sens d’une protection des minorités religieuses par des accommodements de la législation au nom d’une philosophie qui fait de la liberté religieuse la pierre angulaire de la dignité individuelle. Une telle situation bénéficie aux musulmans, qui peuvent utiliser à leur profit la longue tradition de jugements en faveur du libre exercice des religions minoritaires dès que les convictions islamiques sont bafouées ou tournées en dérision.

Mais l’émergence de la voix musulmane américaine tient également aux spécificités sociales et économiques des populations musulmanes immigrées. C’est aux Etats-Unis que l’on trouve la plus forte concentration de l’élite intellectuelle musulmane, actuellement plus que dans le monde musulman lui-même ! Conséquence de la « fuite des cerveaux » au départ du monde musulman et surtout arabe, médecins, universitaires, ingénieurs, chefs d’entreprise...leur importance en nombre aux Etats-Unis est remarquable. Leur présence dans les universités américaines en tant qu’enseignants et chercheurs est nettement supérieure à celle dans les universités européennes. Ceci explique probablement la vitalité et le dynamisme de la pensée musulmane américaine. La Muslim Students Association (MSA), fondée au début des années 1960, est la matrice de ces nouvelles réflexions. Bon nombre d’étudiants en provenance du monde musulman sont passés par MSA avant de se lancer dans d’autres formes de mobilisation au sein de la société américaine. Force est de constater qu’à l’inverse, cette élite est encore à venir dans les principaux pays européens où l’immigration est liée à l’appauvrissement des sociétés du Maghreb, de la Turquie, d’Afrique, d’Inde ou du Pakistan. Les candidats à l’exil vers l’Europe étaient donc les éléments les plus vulnérables économiquement et les moins éduqués au sein de leurs sociétés d’origine.

L’écart social à combler au sein des sociétés européennes demeure donc conséquent, même si des améliorations sensibles peuvent être notées au sein des générations suivantes avec l’apparition de classes moyennes, ainsi que de certaines figures intellectuelles formées en Europe.

3. L’ennemi intérieur : les ambivalences de l’après 11 septembre sur les deux rives de l’Atlantique

Certes l’effet « ben Laden » a dans un premier temps consisté à appliquer la vision de l’ennemi aux musulmans de l’intérieur, tant aux Etats-Unis qu’en Europe, les transformant en boucs émissaires, selon un processus connu. Des centaines d’attaques verbales et physiques, dont certaines meurtrières contre des personnes au faciès arabe ou musulman ont été recensées aux Etats-Unis (on sait que des Hindous et des Latino-américains en ont également souffert). Selon les statistiques du FBI, les attaques contre des individus musulmans ont été multipliées par 16 entre 2000 et 2001. Les actes de discrimination dans les transports et les bâtiments publics se sont également multipliés aux Etats-Unis. Certains furent spectaculaires comme ceux du personnel naviguant de différentes compagnies aériennes américaines, refusant de décoller avec des passagers musulmans ou supposés tels à bord. Signalons aussi la partie la plus médiatisée de ces réactions, à savoir le contrôle policier des passagers dans les aéroports. Les cas d’abus de femmes musulmanes requises d’ôter leur foulard ne se comptent plus. En Europe, les agressions physiques (ou les profanations de mosquées) recensées ont été moins nombreuses, mais des insultes et des agressions verbales ont été rapportées dans la plupart des pays européens, particulièrement en Grande-Bretagne, aux Pays-Bas et en Allemagne.

Toutefois l’attitude des populations et des gouvernements, y compris aux Etats-Unis, s’est révélée plus ambivalente à l’égard des musulmans de l’intérieur que ces premières réactions à chaud peuvent le laisser croire. On a assisté, d’un côté, à la répression des terroristes islamistes (présumés), et à la discrimination de l’ensemble de la population musulmane, et de l’autre, à l’expression d’une volonté de compréhension et de dialogue avec cette population. La plupart des sondages en Europe montrent que depuis le 11 septembre, les populations n’ont pas diamétralement changé d’avis concernant les musulmans. L’image de l’islam était globalement négative en Europe (et aux Etats-Unis) et elle l’est restée. Par exemple, en France, la population non musulmane continue d’associer islam et fanatisme avec une belle régularité depuis 1994. Aux Etats-Unis, les récents sondages montrent la même association entre islam et fanatisme [2]. Des Américains déclarent après le 11 septembre 2001 avoir une bonne image des musulmans américains mais une image négative de l’islam.

La rhétorique anti-musulmane fut également plus prononcée que d’habitude chez certains acteurs de la vie publique américaine. Fait nouveau, les chrétiens fondamentalistes et certains évangélistes ont, depuis le 11 septembre, adopté un discours d’hostilité envers l’islam identifié à l’Antéchrist. On a pu retrouver cette hostilité jusqu’aux plus hauts sommets de l’Etat. J. Aschcroft, le Ministre de la Justice, déclarait en février 2002 : L’islam est une religion dans laquelle Dieu demande aue vous envoyew votre fils ,mourir pour lui. Le christianisme est une religion dans laauelle Dieu envoie son fils mourir pour vous» [3]. Et d’après W. Boykin, général d’armée, la situation politique actuelle (en octobre 2003) sur la scène internationale (Irak, Afghanistan, Israël-Palestine) serait une guerre de religion du monde chrétien contre l’islam.

On a par ailleurs aussi pu constater aussi un aspect positif de l’effet « ben Laden », soit un intérêt accru pour la culture et la civilisation islamiques qui s’est traduit, comme dans d’autres pays, par une hausse exponentielle d’achats de livres, de consultation de sites Internet et de discours publics et médiatiques. Aux Etats-Unis, l’une des conséquences les plus inattendues du 11 septembre fut la mise en lumière et la soudaine centralité dans le débat public de la minorité musulmane américaine. D’autant plus qu’après le 11 septembre, l’islam attire toujours de nouveaux adeptes aux Etats-Unis. [4]En même temps dans certains pays européens, comme l’Allemagne, les Pays-Bas, le Portugal ou la Suède, la suspicion envers les musulmans s’est aggravée, ceux-ci étant dans l’obligation de justifier en permanence leur désapprobation du terrorisme et l’attitude des médias a contribué à renforcer les stéréotypes et préjudices de l’islam, particulièrement aux, en Grèce, en Irlande, en Italie, aux Pays-Bas [5]. Par ailleurs, concernant les gouvernements, un autre aspect positif est observable, soit un discours explicite tendant à distinguer entre l’événement international et la condition de l’islam dans le pays concerné. De plus, des initiatives pour créer des liens et des espaces de dialogue interreligieux avec les musulmans ainsi qu’avec d’autres groupes religieux, comme les Juifs, ont été lancées en Allemagne, au Danemark, en Italie ou aux Pays-Bas, tandis que dans des pays où ce dialogue existait déjà, comme en Belgique, en France ou en Grande Bretagne, il s’en est trouvé renforcé. Du point de vue de la perception de l’islam comme religion dans la société française, par exemple, des signes d’apaisement se font jour et ils sont loin d’avoir été affaiblis par le 11 septembre. L’accélération du processus d’institutionnalisation de l’islam avec la création du Conseil français du Culte musulman en est une illustration.

Enfin, il est clair que les attaques terroristes ont durci dans un grand nombre de pays européen et aux Etats-Unis, le discours sur l’immigration et la sécurité. La loi anti-terroriste(Patriot Act) ratifiée par G. W. Bush le 26 octobre 2001 donnant des pouvoirs étendus en matière de contrôle des citoyens et de leur famille, ainsi que des résidents non naturalisés a été suivie par des initiatives comparables en Europe. En Grande-Bretagne, une loi sur l’anti-terrorisme, le crime et la sécurité a été votée le 14 décembre 2001 et a soulevé un débat sur la restriction des libertés publiques, car elle donne des pouvoirs accrus à la police en matière de recherche d’informations et de contrôle des citoyens. En Allemagne, deux lois similaires ont été votées, l’une le 8 décembre, la seconde le 20 décembre 2001. Elles accroissent non seulement les moyens financiers des forces de sécurité mais aussi leurs pouvoirs d’investigation, prévoient des agents de sécurité armés sur les avions de ligne allemands et une révision de la loi accordant des privilèges aux organisations religieuses reconnues corporations de droit public.

En France, le débat sur la sécurité s’est trouvé subverti par les évènements du 11 septembre et la prise en compte du contre-terrorisme, comme l’atteste la loi promulguée le 15 novembre 2001 sur la sécurité au quotidien. Dans cette loi a été introduite une série de rubriques sur la lutte anti-terrorisme lors des débats à l’Assemblée nationale après le 11 septembre, créant ainsi un amalgame entre sécurité intérieure, délinquance et terrorisme qui contribue à intensifier l’ostracisme des jeunes des banlieues. En particulier, deux mesures de la loi - celle concernant la tranquillité dans les halls des immeubles collectifs et celle faisant encourir une peine maximale de six mois de prison aux fraudeurs « habituels » dans les transports en commun - n’ont, semble-t-il, aucune relation et n’auront aucun impact sur la grande délinquance et le terrorisme international. Certes, le vote de la loi sur la sécurité quotidienne n’a pas soulevé de véritable débat public à l’exception de l’émoi de quelques intellectuels [6].

Cependant, c’est aux Etats-Unis que les conséquences négatives du 11 septembre se font le plus durement sentir sur les musulmans. La mise en place d’une lutte anti-terroriste comporte un danger évident de stigmatisation des musulmans. La politique d’immigration s’est nettement durcie. Renforcement des contrôles sur les immigrés ou visiteurs en provenance des pays musulmans, le« profilage racial », les interrogations et les enquêtes du Départment de la Justice auprès de musulmans résidant aux Etats-Unis sont autant d’éléments qui produisent une discrimination nette envers les musulmans [7]. Plus de deux ans après les attentats, les plaintes ne cessent de s’élever contre les atteintes aux libertés fondamentales dont sont victimes les musulmans immigrés ou d’origine immigrée. Près de 1200 d’entre eux ont été arrêtés après le 11 septembre 2001 au motif de leur origine. Si la plupart ont été relâchés, de tels procédés ont ouvert un intense débat sur le dilemme entre respect des droits de l’homme et souci de sécurité nationale.

En vertu des pouvoirs conférés par Patriot Act, la police a le pouvoir de multiplier les détentions arbitraires et sans limite dans le temps, et de conduire des enquêtes contraires au 4e amendement concernant la sécurité des biens et des personnes privées : « The right of the people to be secure in their persons, houses, papers, and effects, against unreasonable searches and seizures, shall not be violated ; and no Warrants shall issue, but upon probable cause ». Grâce à la nouvelle loi, le FBI a ainsi la capacité d’interroger toute personne, y compris de nationalité américaine, qui travaille dans des secteurs hautement délicats comme l’aviation et le gouvernement.

En novembre 2001, le Ministre de la Justice, J. Aschroft, annonçait que le gouvernement allait mener des entretiens avec près de 5 000 musulmans étrangers. Plus de 3 000 autres entretiens étaient annoncés à la fin de l’année 2002. Selon les sources officielles, seule une vingtaine du premier groupe de personnes interrogées furent arrêtées et inculpées et ce, pour des raisons sans rapport avec la lutte anti-terroriste. Les associations charitables musulmanes ont aussi été la cible des actions policières et certaines ont été fermées, notamment The Holy Foundation For Relief and Development (HLF) sur allégation de liens avec le Hamas palestinien, un groupe défini comme terroriste par les services de sécurité. Il faut préciser qu’un dispositif anti-terroriste était déjà en place depuis 1996, au travers de la procédure dite du « secret de la preuve » inscrite dans la loi visant à lutter contre l’immigration illégale (Illegal Immigration Reform). Selon cette procédure, des tribunaux ad hoc sont créés afin de juger de l’aspect dangereux de certains immigrés illégaux et certains éléments à charge ne sont pas communiqués à la défense en raison de leur caractère de confidentialité touchant à la sûreté de l’Etat. Les immigrés originaires du monde musulman étaient particulièrement visés par cette mesure. Elle avait en son temps suscité la mobilisation de bon nombre d’associations musulmanes et, ironie du sort, le candidat républicain à la présidence, G. W. Bush, s’était engagé à lever cette procédure une fois élu ! Par ailleurs, les Américains savent aussi depuis l’attentat d’Oklahoma City, en 1995, que l’ennemi, en particulier dans la mouvance de l’extrême droite, peut être produit du coeur même de la société américaine majoritaire, blanche et protestante.

Pour conclure provisoirement, avant les attaques terroristes du 11 septembre 2001, il était possible de soutenir que la prégnance des références religieuses dans la société américaine constituait une irremplaçable contribution au dynamisme civique des musulmans dans ce pays. Le statut des religions dans la démocratie américaine mettait en quelque sorte en lumière le fait qu’une religion particulière, l’islam, loin d’être un obstacle à l’intégration, pouvait, au contraire, être un élément non négligeable dans l’acceptation et l’adaptation des musulmans à leur nouvelle société. Mais il semblerait que l’une des conséquences du 11 septembre est de rapprocher l’Europe et les Etats-Unis en matière de suspicion envers l’islam. Il en résulte un contrôle accru des activités religieuses musulmanes, ce qui dans le contexte américain est inhabituel. Si l’expression religieuse est un élément décisif de la liberté d’expression et de l’autonomie individuelle aux Etats-Unis comme l’avait déjà souligné A. de Tocqueville, ceci n’est plus tout à fait vrai pour les musulmans après le 11 septembre 2001. De ce point de vue, leur situation tend à se rapprocher de celle connue depuis plusieurs décades par les musulmans dans les pays européens, où les expressions religieuses étrangères sont souvent considérées comme une cause de perturbation de l’ordre public et civique et comme devant être contrôlées et régulées par les pouvoirs publics plutôt que préservées ou encouragées. Tout en constatant cette subite convergence transatlantique en matière de gestion publique de la présence de l’islam, soulignons qu’il est encore trop tôt pour analyser de manière approfondie les modifications des identités islamiques et des pratiques sociales des musulmans induites par cette perception sécuritaire accrue.

Bibliographie sélective :

Bagby, I, Perl, P.M and Froehle, B.T (ed), The Mosque in America : A National Portrait, Council on American-Islamic Relations, Washington D.C, 2001.

Council on American-Islamic Relations, American Muslims One Year after 9/11, Washington D.C, 2002.

Cesari, Jocelyne, Muslims in Europe and in the USA : Patriots or Ennemies ? New York :Palgrave (forthcoming).

Dannin, Robert, Black Pilgrimage to Islam, New York : Oxford University Press, 2002.

Malik, Iftikhar.Malik,Islam and Modernity : Muslims in Europe and in the United States,London, Pluto Press, 2004.

Schmidt, Garbi, American Medina : A Study of the Sunni Muslim Immigrant communities in Chicago, Lund, Dept of History of Religions, University of Lund, 1998.

Smith, I.Jane, Islam in America, New York, Columbia University Press, 1999.

Wolfe, Michael (ed), Taking Back Islam, American Muslims reclaim their faith, Rodale and Beliefnet, 2002.

Manço, Ural (ed), Reconnaissance et Discrimination, Présence de l’Islam en Europe occidentale et en Amérique du Nord, Paris, L’Harmattan, 2004, pp.289-305

Footnotes

[1] Il s’agit de Cat Stevens, une vedette de la musique pop des années 1970, converti à l’islam.

[2] France : sondage IFOP du 5 octobre 2001 réalisé auprès d’un échantillon de 940 non musulmans et 548 personnes ayant déclaré appartenir à une famille musulmane. Etats-Unis : sondage New Reuters/Zogby poll, 17 septembre 2001, réalisé auprès d’un échantillon de 1 018 personnes.

[3] « Islam is a religion in which God requires you to send your son to die for him. Christianity is a faith in which God sends his son to die for you

[4] « Islam attracts converts by the thousands, drawn before and after the attacks » (The New York Timesdu 22/10/2001).

[5] Voir : European Monitoring Center on Racism and Xenophobia, Anti-Islamic reactions in the EU after the terrorist acts against the USA, Vienne, 29 novembre 2001.

[6] Voir la pétition parue dans Le Monde du 12 décembre 2001.

[7] Le remaniement des procédures d’accueil des étrangers annoncé le 5 juin 2002 comporte trois volets : photographie du visiteur, relevé des empreintes digitales à la frontière, vérification régulière d’un étranger présent dans le pays au moins pour trente jours, contrôle renforcé pour permettre aux services d’immigration d’expulser ceux dont le visa est expiré. Ces mesures s’appliqueront à l’ensemble des pays considérés par les Etats-Unis comme soutenant le terrorisme, notamment l’Iran, l’Irak, le Soudan, La Libye et la Syrie (Le Monde, 6/6/2002).


Follow-up of the site's activity RSS 2.0 | Site Map | Private area | SPIP | CERI CERI | CEPS CEPS | Sixth Framework Programm Sixth Framework Programm