Tuesday 26 April 2005, by Bonditti Philippe
« La grande hantise qui a obsédé le XIXe siècle a été, on le sait, l’histoire (...). L’époque actuelle serait peut-être plutôt l’époque de l’es-pace. Nous sommes à l’époque du simultané, nous sommes à l’époque de la juxtaposition, à l’époque du proche et du lointain, du côte à côte, du dispersé. Nous sommes à un moment où le monde s’éprouve, je crois, moins comme une grande vie qui se développerait à travers le temps que comme un réseau qui relie des points et qui entrecroise son écheveau ».Michel Foucault, « Des espaces autres » (Conférence d’étu-des architecturales, 14 mars 1967), Architecture, Mouvement, Continuité, n°5, octobre 1984, pp. 46-49
« Le projet [de carte d’identité biométrique nationale] vise la mise en oeuvre d’un document hautement technologique qui prouvera le droit d’un individu à se trouver sur le territoire national. Ce projet de carte d’identité est un projet global, pensé pour couvrir chaque individu autorisé à être ici (...). Ce document montrera que tout le monde appartient à notre société qu’il soit né ou ait choisi de s’établir ici, ou de rester le temps d’un travail ou de ses études » [1].
Extraite du White Paper publié par le Home Office pour expliquer/ justifier de la nécessité de mettre en place une carte d’identité biométrique, cette phrase illustre merveilleusement l’esprit dans lequel prend aujourd’hui corps ce mouvement ample et diffus de technologisation/technicisation des documents d’identification. Loin d’être isolé ou typiquement britannique, cet espoir en la technique biométrique, construit et posé en termes salvateurs, est aujourd’hui partagé par nombre de professionnels de la politique et de la sécurité. Le White Paper britannique est une proposition récente, d’une initiative ancienne, dont la logique sous-jacente, d’accumulation d’un savoir sur les individus, l’est davantage encore. Elle renvoie à ce rêve politique de la pestedécrit par Michel Foucault, et à l’exercice d’une technologie positive de pouvoir.
« Unemobilitécroissante combinée à destechnologiespoussées rend de plus en plus difficiles laprotectionet l’authentificationde l’identité des individus. La sécurité et la prospérité des citoyens britanniques s’en trouvent menacées par les migrations illégales, le crime organisé et le terrorisme. C’est la raison pour laquelle la technique des passeportsbiométriquesest d’ores et déjà mise en oeuvre ailleurs en Europe et aux États-Unis » [2]
Contrôle social infinitésimal et démarcation
La logique à l’oeuvre derrière la proposition britannique de carte nationale d’identité biométrique va de pair, à l’échelle européenne, avec une autre logique, celle-là de démarcation, de rejet : celle du Visa Schengen. Cette dernière renvoie non pas au traitement des pestiférés mais à celui des lépreux. Antithétiques en tout point, elles n’en cohabitent pas moins dans les sociétés occidentales depuis le tournant du XVIIIe siècle. Elles sont, pour l’auteur de Surveiller et punir, les deux grandes logiques de contrôle des individus que l’Occident ait connu. Leur combinaison, prise dans ce mouvement de technicisation ou de technologisation [3], dessine un dispositif global de contrôle des individus dont l’analyse révèle deux niveaux. Le premier s’attache au contrôle des entrées et sorties d’un espace territorial pris dans un processus serré de sécurisation (Visa Schengen). Le second (carte nationale d’identité biométrique), implique une analyse fine et détaillée du territoire en question. Chacun de ces modèles historiques intègre différemment l’élément territorial. Durant tout le Moyen-Âge et jusqu’au tournant du XVIIIe siècle, le traitement des lépreux impliquait « une pratique sociale qui comportait d’abord, un partage rigoureux, une mise à distance, une règle de non contact entre individus ou groupes d’individus » [4]. Le rejet de la population des lépreux, mise en quarantaine « en dehors des murs de la ville, au-delà des limites de la communauté », était le pendant d’un souci de « purification » salvateur de la population. Ainsi étaient constituées deux masses d’individus, étrangère l’une de l’autre. Ainsi était instituée une frontière entre une population, que l’on voulait maintenir saine et une population considérée comme malade. C’était, explique Michel Foucault, une pratique de rejet, d’exclusion, de marginalisation. Cette logique de l’exclusion sous-tend, aujourd’hui encore, la politique du Visa Schengen.
Une politique de mise à distance des étrangers, de maintien des migrants indésirables en dehors des frontières de l’espace Schengen. Elle se double, comme l’ont montré Didier Bigo et Elspeth Guild [5], d’un souci de contrôle à distance, d’un contrôle qui ne s’effectue plus à la frontière, à l’entrée du territoire considéré, mais dans le pays de départ des individus. Elle réhabilite, symboliquement, la frontière entre un espace intérieur dont il faut s’assurer la maîtrise et un espace extérieur, cet espace confus du lépreux. Le contrôle porte ici sur les entrées et sorties du territoire.
La proposition britannique de carte nationale d’identité biométrique vient ajouter, à l’échelle nationale, un second niveau de contrôle qui ne prend pas pour objet les entrées et sorties du territoire, mais le territoire lui-même. Elle renvoie au souci d’accumulation d’un savoir spécifique et au fantasme d’un savoir total sur les individus qui occupent l’espace territorial considéré. Elle renvoie au traitement des pestiférés à partir du XVIIIe siècle. La ville en état de peste était certes mise en quarantaine, mais elle était surtout l’objet d’un quadrillage minutieux, d’une division rigoureuse en quartiers et districts. Chaque rue se voyait assigner un surveillant, chaque quartier, un inspecteur, chaque district, un responsable de district. Chacun était tenu de rester chez soi. En début de période de peste, la ville était l’objet d’un recensement rigoureux par lequel chaque habitant se voyait inscrit dans les registres établis à cet effet. Et chaque jour, les surveillants devaient circuler dans les rues, frapper aux portes ; les occupants devant chacun à leur tour se présenter à la fenêtre. Celui qui ne se présentait pas était déclaré malade et par conséquent, dangereux. Tout ce qui était ainsi observé devait être qualifié, enregistré, et rapporté dans les registres de la ville. Le souci de maîtrise des entrées et sorties du territoire se double ici d’un souci de maîtrise parfaite de ce qui vit sur le territoire.
Angoisse de la mobilité, utopie technologique
Deux niveaux différenciés de contrôle des individus, mais une tendance commune : leur technologisation ou technicisation. S’il apparaît légitime de penser que le recours à l’outil technique biométrique ne débouchera pas sur les effets escomptés, à savoir l’arrestation des « terroristes » et autres migrants déclarés illégaux, le recours au contrôle biométrique n’est pourtant pas dépourvu d’effets. Au-delà de l’illusion de la nouveauté, il n’approfondit pas seulement les logiques historiques de contrôle en les systématisant et en les automatisant. Il transforme la frontière et incline la transformation historique de l’État dans ses activités de contrôle. Il révèle en outre les développements contradictoires à l’oeuvre depuis le 11 septembre 2001.
La réhabilitation symbolique de la frontière cohabite de manière intrigante avec la technicisation du contrôle et des documents d’identification. Observable à travers la mise en place du Homeland Security Department aux États-Unis - voire en Europe si l’on en croît les débats récents -, elle redessine une carte des territoires à sécuriser pour mieux protéger les populations des dangers de l’extérieur. Elle fige les espaces là où les recours à la biométrie révèlent à l’inverse l’angoisse de la mobilité, du mouvement, de la permanence des flux. La frontière se trouve prise, dès lors, dans une dynamique de redéfinition qui ne porte pas tant sur sa fonction que sur sa forme. Sous l’effet de la technique, elle est prise dans un mouvement de pixellisation, glissant de la ligne au point. Elle passe d’une forme linéaire et continue à un ensemble discontinue de points, de points de contrôle (à l’embarquement) qui sont autant de points de connexion à des bases de données (registres digitalisés) dans lesquelles sont progressivement enregistrées les identités supposées des individus contrôlés.
La technicisation des documents d’identification et de la frontière radicalise en outre la logique de contrôle à distancedu Visa Schengen. D’abord pensée pour être appliquée aux migrants non ressortissants des États-membres, elle rend possible la simultanéité du contrôle et de la sanction. Le contrôle du migrant non désiré - auquel l’entrée dans l’espace Schengen a déjà été refusée, et qui se trouve donc déjà être enregistré dans les bases de données - correspond à un refus immédiat d’embarquement. Contrôle à distance, sanction immédiate. Couplée à la logique du profiling, cette technicisation crée ses propres zones de stigmatisation et de marginalisation, rendant possible des traitements différenciés. Dans le cas du migrant non désiré s’applique ce droit du faire vivre et laisser mourir, dont Michel Foucault a bien montré qu’il est progressivement venu se substituer au droit de souveraineté, formulé suivant le choix souverain du faire mouriroulaisser vivre [6]. Faire vivre une population, celle de l’espace Schengen, et détenir indéfiniment ou laisser mourir ceux auxquels l’entrée est refusée ? Dans le cas de l’individu dont le profil répondrait à celui, préétabli, d’un « terroriste », la technicisation du contrôle ouvre la possibilité d’une surveillance plus poussée, d’une traçabilité accrue. Chaque contrôle correspond en effet à une trace digitale dont le recueil permet, ensuite, la reconstitution des trajectoires.
Avec la proposition britannique de carte nationale d’identité biométrique se dessine la dispersion de ces points de contrôle à l’intérieur même du territoire. Ils viendront s’ajouter à ceux déjà existants du maillage technique serré qui innerve nos sociétés (borne de retrait d’argent, connections à l’Internet, carte magnétique d’accès aux transports en commun...). Le projet d’équiper, à terme, les forces mobiles de police britanniques de systèmes de lecture adaptés aux documents biométriques d’identification, des scanners optiques vient nourrir un peu plus encore ce « rêve politique de la peste » décrit par Michel Foucault.
La transformation de la frontière, son glissement de la ligne au point, s’accompagne enfin d’une inclinaison dans le mouvement historique de transformation de l’État. Le recours à la technique qui autorise le relevé systématique et automatique des traces digitales et leur accumulation dans un réseau intégré de bases de données sont la marque de la stratégie de l’état d’urgence en voie de constitution. Paul Virilio, dans ses travaux sur la vitesse en politique [7], a déjà posé le cadre d’appréhension de cette nouvelle inclinaison de l’État. En le paraphrasant, nous pourrions écrire : nous voilà au coeur de l’espace contemporain, espace « stéréopolitique » où les catégories du temps et de l’espace sont traitées en simultanéité par l’État, l’État terminal d’information (...) Recueillir de plus en plus rapidement, puis capitaliser l’information sur la matière et sur les corps (territoriaux, sociaux, animaux...), voilà la stratégie de l’état d’urgence (...) en voie de constitution (...) ; harmoniser au mieux des intérêts d’un centre abstrait, les réseaux relationnels, voilà la forme moderne du pouvoir totalitaire [8].
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Toutes ces évolutions, anciennes, mais qui s’accélèrent chaque jour un peu plus, au gré de la lutte antiterroriste, fournissent des pistes à ceux dont le travail consiste à questionner l’État dans ses prérogatives de contrôle des individus, en même temps qu’elles posent toute une série de questions.
Décaler le regard à la recherche des agences, services, bureaux et individus qui s’activent derrière la figure de l’État et qui disent parler en son nom ne suffit plus. Il faut désormais, pour qui s’intéresse aux pratiques de surveillance, identifier les bases de données, leurs interconnections et toujours, ceux qui les gèrent.
Ces évolutions révèlent en outre le rapport ambigu qu’entretiennent les professionnels de la sécurité à l’élément virtuel. Une angoisse se fait jour : celle de la menace virtuelle, cybernétique. Elle donne lieu à de nouvelles stratégies comme la National Security Strategy to Secure Cyberspaceaux États-Unis. Mais, parallèlement, la technicisation du contrôle, via le recours accru aux bases de données, constitue aujourd’hui un des plus puissants vecteurs de construction du cyberspace. Sans en changer les logiques, ces évolutions déplacent le souci de sécurisation qui ne s’applique plus seulement à la population ou au territoire, mais aux cyberespaces, qui, en renfermant les bases de données devient la condition de sécurité du territoire et des populations. Le raisonnement sécuritaire fonctionne selon la logique de l’emboîtement : pour sécuriser la population, il faut sécuriser le territoire. Pour sécuriser le territoire, il faut sécuriser le cyberespace et ses bases de données. La sécurité conditionnée par la sécurité... Emboîtement ou tautologie ?
[1] Home Office, Identity Cards: The Next Step, November 2003, p. 7.
[2] Idem.
[3] Nous préférons ici le terme technicisation (qui renvoie à technique) à celui de technologisation (qui renvoie à technologie) suivant en cela les enseignements de Lucien Sfez à propos de la technologie comme discours sur la technique. Lucien Sfez, Technique et Idéologie, Paris, Seuil, 2002
[4] Nous nous inspirons ici très directement des écrits de Michel Foucault dans Surveiller et Punir, Paris, Gallimard, chapitre 3, « Le panoptisme », pp. 229-264 ; Les Anormaux, Paris, Seuil/Gallimard, pp. 40-46 ; Il faut défendre la société, Paris, Seuil/Gallimard, pp. 213-235.
[5] Didier Bigo, Elspeth Guild, « La mise à l’écart des étrangers: La logique du Visa Schengen », Cultures & Conflits, 49, 2003
[6] Michel Foucault, Il faut défendre la société, Paris, Seuil/Gallimard, pp. 214.
[7] Paul Virilio, Vitesse et politique, Paris, Gallilée, 1977.
[8] Paul Virilio, « L’État d’urgence et l’autogestion de l’espace », disponible à :
http://increvablesanarchistes.org:articles/1968_81/urbanisme_autogestion.htm