Tuesday 15 November 2005, by Galy-Dejean René, Grasset Bernard, Quilès Paul
C’est en 1914 qu’a véritablement commencé le XXème siècle. Le XXIème siècle a peut-être, lui, débuté le 11 septembre 2001. De même que le premier conflit mondial a façonné l’histoire du siècle précédent, les attentats de New York et de Washington augureraient alors d’une généralisation et d’une inscription dans la durée d’une nouvelle menace terroriste aussi violente qu’imprévisible. De fait, le 11 septembre 2001 a vu la conjonction de trois événements à proprement parler inouïs.
Ce sont d’abord les attentats terroristes les plus meurtriers de l’histoire internationale. Combien de victimes ? Des données officielles encore provisoires font aujourd’hui état de 3 000 à 4 000 morts. Trois à quatre mille civils appartenant à 71 nationalités, ce qui en fait d’ailleurs l’attentat le plus important commis à ce jour. Ce sont ensuite les premiers attentats terroristes massifs commis sur le territoire des Etats-Unis et préparés à partir d’un territoire extérieur. On a parlé d’un nouveau Pearl Harbour, faisant allusion à l’effet de surprise et au nombre massif de victimes commun aux deux événements. C’est oublier que Pearl Harbour fut un acte de guerre, commis par un Etat contre un autre, et visant des forces militaires. Rien de tout cela le 11 septembre : la première puissance mondiale est attaquée sur son sol continental par un réseau, une structure qui ne connaît pas les frontières et trouve sa source à l’étranger. A cet égard, les attentats du 11 septembre ont peu à voir avec l’autre attentat massif commis sur le sol américain dans les années récentes, à Oklahoma City, par Timothy McVeigh. Surtout enfin, les victimes sont civiles, tout comme l’était l’une des cibles, le World Trade Center. Et si le Pentagone a été attaqué, ce n’est pas en tant que cible militaire, mais pour le symbole que représente la possibilité d’une attaque directe contre le coeur du dispositif de la politique de défense américaine.
Ce sont enfin les premiers attentats délibérément orchestrés comme des attentats spectacles. L’emploi de ce terme ne doit pas tromper : la mission n’entend nullement en minorer l’horreur. Tout au contraire, si le 11 septembre a autant marqué les opinions publiques, c’est précisément parce qu’en direct, deux symboles de la puissance et des valeurs américaines ont été attaqués et, pour l’un d’eux, totalement détruit. Les observateurs ont souvent relevé l’absence de revendication de ces attentats : et pour cause, le message délivré par Al Qaida tient tout entier dans les images qui ont défilé en boucle le 11 septembre. C’est un message sans parole car les terroristes d’Al Qaida ne recherchent pas le dialogue, leur seul objectif étant de montrer leur détermination implacable à lutter et à détruire les symboles de la puissance américaine et occidentale, par tous les moyens, même les plus abjects.
Pour toutes ces raisons, le 11 septembre a provoqué un choc sans précédent dans l’opinion publique, choc durable et profond, dont témoigne la multiplicité des analyses, des articles et ouvrages publiés sur le sujet depuis plusieurs semaines. Beaucoup de choses ont été dites et écrites. Et pourtant les questions restent nombreuses : certes, le 11 septembre souligne l’importance de la menace liée au terrorisme islamique. Mais est-elle durable ? Quelles sont les conséquences de la chute du régime taliban, dont le soutien au réseau Al Qaida était avéré, sur la pérennité de cette menace ? Quelles relations entretient ce nouveau terrorisme avec celui dont a eu à connaître, de manière douloureuse, notre pays dans les années récentes ? Il ne suffit pas, en effet, de caractériser la menace - nouvelle, massive... -, de lui appliquer tous les superlatifs ; encore faut-il en comprendre les fondements, en analyser les moyens et les acteurs, en définir les objectifs. Car telle est la condition nécessaire à l’action : avant d’évaluer les conséquences des attentats du 11 septembre pour la France, il importe de comprendre, ou du moins de poser les vraies questions sur les événements récents.
La nouveauté radicale des attentats du 11 septembre ne doit donc pas conduire à renoncer à une lecture historique du phénomène, bien au contraire : se réfugier dans une pseudo-incapacité à rendre rationnels des événements qui ne le sont apparemment pas revient à faire le jeu de ceux qui les ont provoqués, à se condamner à une lecture morale, en termes de bien et de mal. Bref, c’est s’enfermer dans une approche stérile en noir et blanc, quand la remise en perspective historique des attentats de New York et de Washington appelle au contraire à s’intéresser aux leçons d’une histoire trop souvent oubliée, toute en nuances.
Ce n’est pas une tâche nécessairement facile, l’abondance d’informations n’étant pas synonyme de rigueur ou de fiabilité. La mission d’information comprend d’ailleurs que la nature souvent confidentielle des domaines traités, dans lesquels sont impliqués nos services de renseignement, justifie une grande retenue de la part des responsables du pouvoir exécutif. Elle ne peut cependant que regretter l’insuffisante association du Parlement, alors que plusieurs milliers d’hommes sont déployés sur le théâtre des opérations. Les impératifs de sécurité nationale n’excluent pas le débat démocratique, surtout à l’heure où nos concitoyens se posent de nombreuses questions sur les risques réels qu’ils encourent en vivant dans un pays qui fait manifestement partie des cibles potentielles du terrorisme international. C’est dans cet esprit que le présent rapport s’efforce d’apporter les éléments d’information et de réflexion susceptibles d’aider à ce débat.
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