Monday 20 December 2004, by Brodeur Jean-Paul
In this article, Brodeur establishes parallels between military practices in so-called peacekeeping operations and the practices that are characteristic of policing inside, showing how the specific constraints in these operations create practical dilemmas on the field. Among the interesting dimension approached by this paper are the limits to the resort to military force as well as the participation of the military to the process of political reconstruction.
BRODEUR (Jean-Paul), Maintien et imposition de la paix en Somalie (1992-1995)(Peacekeeping and peace-enforcement in Somalia), Cultures et Conflits n° 29-30.
Introduction [1]
Cette étude porte sur le conflit qui se déroule en Somalie depuis l’insurrection du peuple somalien contre le Président Syad Barre, en 1988 [2] et qui se poursuit toujours à l’heure actuelle, bien qu’il ne fasse plus l’objet d’une couverture de presse attentive. La période sur laquelle nous nous pencherons de façon plus explicite recouvre les efforts de l’Organisation des Nations-Unies (ONU) pour y mettre un terme. Elle s’ouvre le 23 janvier 1992 par la résolution 733 de l’ONU [3], qui appelle au cessez-le-feu et pose, en vertu du chapitre VII de la Charte de l’ONU, un embargo sur l’envoi d’armes à destination de la Somalie ; elle se termine le 31 mars 1995, à la clôture de la seconde opération de maintien de la paix de ONU en Somalie (UNOSOM II).
Bien qu’aucune d’entre elles ne prétende couvrir ce conflit dans tous ses aspects et dans toute son étendue, il en existe plusieurs études [4].
On s’entend généralement à penser que les interventions de l’ONU en Somalie se sont soldées par un échec, qu’elles se soient déroulées sous le commandement direct de l’ONU (UNOSOM I et II) ou sous celui des Etats-Unis opérant en conformité avec des résolutions de l’ONU (United Task Force - UNITAF).
J. L. Hirsch et R. B. Oakley considèrent que la Somalie a constitué pour les opérations sous la responsabilité médiate ou immédiate de l’ONU " un pays-laboratoire pour l’application des nouvelles théories en matière de maintien de la paix " [5].
A l’égard du recours à la force, l’action de l’ONU en Somalie traverse le spectre entier des options disponibles à cette organisation internationale :
(ii) l’UNITAF fut autorisée en vertu du chapitre VII de la Charte, diversement interprété par les Etats-Unis (recours essentiellement défensif à la force armée) et les plus hautes instances de l’ONU (recours plus libre à la force) ;
(iii) l’opération UNOSOM II fut également fondée sur ce même chapitre VII, interprété cette fois de façon plus offensive quant au recours à la force armée.
L’UNOSOM I s’en remit pour l’essentiel aux moyens traditionnels de la diplomatie et fut critiquée pour son impuissance. L’UNITAF tenta de préserver un équilibre précaire entre le maintien et l’imposition de la paix ; son action fut marquée par un certain nombre de violations très sérieuses des droits de la personne, de la part en particulier des contingents belge et canadien. L’UNOSOM II fut caractérisée par son usage intempérant de la force armée et il en résulta une guerre en règle entre les forces de l’ONU et les factions somaliennes.
L’un des principaux problèmes que pose la somme de ces opérations diverses est celui de la possibilité de recourir de façon normalisée (régie par des règles explicites et contraignantes) à l’usage de la force dans une situation de conflit. Ce problème n’a pas été résolu lors des opérations en Somalie, qui ont dérivé d’une diplomatie trop tardive vers un affrontement indûment précipité. Ce sont ces problèmes de l’introduction d’un ensemble spécifique de normes dans l’exercice de la force et de la possibilité (infiniment paradoxale) de réglementer la violence dépensée au sein d’un conflit, qui forment l’objet complexe de cette étude.
Le Canada a fourni un contingent à l’UNITAF. Des soldats parmi les troupes canadiennes, dont on ne sait encore le nombre précis, non seulement ont violé les règles d’engagement du combat de l’ONU dans le cadre de ses interventions pour maintenir la paix, mais ont également transgressé les lois internationales de la guerre. Leur comportement a fait l’objet d’une enquête instituée par les forces militaires canadiennes (Commission d’enquête sur le groupement tactique du régiment aéroporté canadien - COCANMIL) et est maintenant étudié par une commission civile créée par le gouvernement du Canada (Commission d’enquête sur le déploiement des Forces canadiennes en Somalie, COCANCIL). Nous avons nous-même produit une étude pour cette dernière commission et avons été associé à ses travaux. Nous allons ici utiliser le cas de figure canadien comme un prisme pour tenter de décomposer le peu de lumière que nous possédons sur ces événements [6].
Notre étude est divisée en trois parties. Nous rappellerons d’abord les événements qui ont marqué le conflit somalien, en insistant sur les épisodes pertinents par rapport aux problèmes que nous désirons soulever et qui sont liés au recours à la violence. Puis, nous analyserons en second lieu, les caractéristiques des événements qui sont significatives pour notre propos. Nous tenterons enfin, dans une dernière partie, de rassembler nos analyses dans des schèmes conceptuels d’ensemble.
[1] L’orthographe du nom de certains des principaux protagonistes du conflit en Somalie varie non seulement selon les auteurs mais selon leurs articles (par exemple, Siyaad Barre et Siyad Barre, respectivement dans Marchal R., " Les mooryaan de Mogadiscio. Formes de la violence dans un espace urbain en guerre ", Cahiers d’études africaines, vol. 33, n° 2, p. 295-320 ; et dans Marchal R., " Somalie : Autopsie d’une intervention ", Politique Internationale, n° 61, p. 191-208. Dans les cas où des variations orthographiques existent, nous avons opté pour la plus simple (Syad Barre). A moins qu’il n’existe une désignation officielle en français, nous avons adopté, à l’instar de J.-C. Willame, la désignation anglo-saxonne des principaux mouvements et organisations qui se sont affrontés en Somalie (Par exemple, USC pour United Somali Congress), cf. Willame J.-C., Gouvernance et pouvoir, Essai sur trois trajectoires africaines. Madagascar, Somalie, Zaïre, Bruxelles, Institut Africain-CEDAF, 1994. L’anglais étant parlé dans une partie au moins de la Somalie (ex-Somaliland, au nord du pays), la désignation initiale des mouvements et des organisations s’est effectuée en anglais et c’est elle qui est retenue dans la documentation internationale.
[2] Le début d’un conflit généralisé est fixé au 27 mai 1988 par l’organisation Africa Watch qui a produit un rapport sur cette guerre : Africa Watch, 1990, pp. 3 et 9. Cette date correspond à l’attaque de la ville de Burao au nord de la Somalie par le Somali National Movement (SNM). Ce conflit couvait depuis la défaite de la Somalie en mars 1978 dans la guerre qu’elle livra à l’Ethiopie pour s’emparer de l’Ogaden. Comme c’est fréquemment le cas pour l’histoire contemporaine, la chronologie de ce conflit est différemment marquée par ceux qui en on fait l’étude.
[3] Toutes les résolutions de l’ONU citées dans cette étude sont de façon plus précise des résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU. Pour faire plus court, nous utiliserons l’expression " résolution de l’ONU " au lieu de celle de " résolution du Conseil de sécurité de l’ONU ".
[4] Africa Watch, Somalia : A Government at War With its Own People. Report, London, Africa Watch, 1990 ; Brauman R., Le crime humanitaire, Paris, Arléa, 1993 ; Hirsch J. L., Oakley R. B., Somalia and Operation Restore Hope, Washington. D.C., United States Institute of Peace Press, 1995 ; Lewis I. M., Blood and Bone : The Call of Kinship in Somali Society, Lawrenceville, New Jersey,The Red Sea Press, 1994 ; Marchal R., " La guerre à Mogadiscio ", Politique Africaine, n°46, 1992, p. 120-125 ; Marchal R., " Les mooryaan de Mogadiscio. Formes de la violence dans un espace urbain en guerre ", Cahiers d’études africaines, vol. 33, n° 2, p. 295-320 ; Marchal R, " Somalie : Autopsie d’une intervention ", Politique Internationale, n° 61, p. 191-208 ; Sahnoun M., Somalia : The Missed Opportunities, Washington, D.C., United States Institute of Peace Press, 1994 ; Schraeder P. J., " La présence américaine dans la Corne après la fin de la Guerre froide : ruptures et permanences ", Politique Africaine, n° 50, p. 59-73, 1993.; Smith S., Somalie, La guerre perdue de l’humanitaire, Paris, Calmann-Lévy, 1993 ; Torrenzano A., L’imbroglio somalien, Paris, L’Harmattan, 1995 ; Willame J.-C., op. cit.; Prunier G., " A Candid View of the Somali National Movement ", Horn of Africa, vol. XIII-XIV, 1990-91. On trouvera également quelques articles dans des revues comme Politique Africaine ou Jeune Afrique.
[5] Op. cit., p. 151.
[6] Une grande partie de la documentation que nous utiliserons dans le cadre de cette étude repose sur les travaux de la Commission d’enquête sur le déploiement des Forces canadiennes en Somalie (COCANCIL), qui sont accessibles au public. Cette commission n’a pas encore terminé son enquête et tous ses résultats n’ont donc pas été livrés au public. Toutes les sources que nous utilisons sont publiques.