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Une société sous surveillance : les intellectuels et la STASI

Tuesday 21 December 2004, by Combe Sonia

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Cet ouvrage est un peu décalé par rapport aux autres, mais il repose sur une démarche intéressante pour aborder la question de l’activité de surveillance. Au travers de l’étude d’une vingtaine de dossiers de surveillance concernant des intellectuels est-allemands - universitaires, membres de l’Académie, bibliothécaires- Sonia Combe retrace les relations complexes qu’ont lié un certain nombre d’entre eux avec leur officier traitant de la STASI. Elle décrit ces curieux échanges, répondant à des logiques très différentes où l’un raconte les affres des attaques contre l’histoire des civilisations antiques - et dénonce ceux qui en sont responsables - quand l’autre essaie de parer à une fuite éventuelle vers l’Ouest d’un chercheur ou de constituer un dossier d’accusation, susceptible de tenir devant les tribunaux.

Combe, Sonia :Une société sous surveillance : les intellectuels et la STASI, Albin Michel, Paris 1999, 264 pages.

Voir aussi : Figures de l’officier traitant à travers les archives de la Stasi

L’ouverture immédiate, au lendemain même de la chute du mur de Berlin, des dossiers de la police politique est-allemande a constitué pour la recherche sur la surveillance politique et policière une chance unique et inespérée. Une abondante littérature savante atteste que les chercheurs ont su s’en saisir [1]. L’exemple restant sans précédent (les autres exemples de « démocraties populaires » n’ont pas encore donné semblable accès à leurs archives), il est trop tôt pour introduire une dimension comparatiste et, faute de sources de même nature, on s’abstiendra de généralisations hâtives fondées sur des idées préconçues. Tout en sachant que la Segurimi albanaise ou la Securitate roumaine, ou toute autre police politique dans les Etats de type soviétique occupait la même fonction que la Stasi, la question du degré de participation de chaque société à la surveillance reste ouverte. Toutefois, dans le cas de l’Allemagne de l’Est, une comparaison historique était inévitable. On doit à Robert Gellately un constat précieux pour la compréhension du fonctionnement interne de la RDA : selon ce spécialiste du Troisième Reich, contrairement à ce qui se passa sous le régime nazi où la délation fut un phénomène social spontané, en Allemagne de l’Est, il fallut l’organiser [2]. Ce fut là l’oeuvre des « officiers traitants » dont l’écrivain tchèque (et piètre informateur), Bohumil Hrabal, nous a sans doute donné à lire l’un des rares portraits dans cette nouvelle « confessante » empreinte d’auto-ironie qu’il eut le courage d’écrire peu avant sa mort [3]. Car on s’interroge généralement peu sur ce personnage chargé d’organiser la surveillance et la délation, personnage de l’ombre par excellence qui entretient des contacts avec des informateurs ou mouchards, qui rédige des rapports tamponnés d’un « strictement secret » et décide le cas échéant d’un châtiment. Cet homme (dans la plupart des cas il s’agit d’un homme, le « renseignement » faisant partie des tâches essentiellement masculines) ne s’est guère livré depuis la chute d’un régime qu’il a le plus souvent servi sans état d’âme - si ce n’est en son âme et conscience. En dépit de l’aspect sulfureux du sujet, les médias ne sont pas parvenus à « arracher » plus d’une demi-douzaine de témoignages d’anciens officiers lesquels, pourtant, avaient atteint l’effectif de 80 000 à l’automne 1989. Dans leur majorité, ces hommes de peine de la surveillance politique sont apparus comme des personnalités ordinaires, plus naïfs que machiavéliques, mais d’une naïveté qui n’avait d’égale que leur loyauté à l’égard du régime, et aucun d’eux, naturellement, ne confessa d’horribles crimes [4]. On peut supposer qu’il leur était difficile de porter un jugement a posteriori sur une activité qu’ils avaient considérée comme normale et légitime aussi longtemps qu’ils l’avaient exercée. Quant à leurs chefs, on n’en pût rien tirer qui nous aurait davantage éclairé pour comprendre le fonctionnement interne d’une institution-type des pays soumis à l’ordre soviétique. Le patron de la Stasi, dont les activités s’exerçaient à l’intérieur du pays, Erich Mielke, se réfugia dans le gâtisme, vrai ou simulé mais crédible, non seulement du fait de son âge avancé et de son emprisonnement, mais du fait du choc psychique lié à l’écroulement de la RDA. De son côté, Markus Wolf, le chef du service du contre-espionnage dont les activités, elles, avaient l’Etranger pour champ de manoeuvre, fit preuve d’une telle habileté, d’un tel humour à l’occasion, bref d’une telle intelligence, qu’il finit par susciter l’admiration de ses pires adversaires. Les archives de la Stasi restent donc le document par excellence et par défaut pour cerner la figure du Führungsoffizier - terme que nous traduisons par officier traitant, emprunt fait aux romans d’espionnage. Et bien que ces traces là de son activité ne nous permettent pas d’entrer dans son intimité, il reste possible, à travers la perception qu’il livre dans ses rapports écrits de ceux qui font l’objet de sa surveillance, d’établir une sorte de portrait-robot de l’officier traitant ou, du moins, d’en dégager les différentes figures rencontrées.

Procéder à ce renversement de regard nécessite donc une autre lecture des dossiers étudiés. Cela engage de lire ce qui est dit de la personne surveillée en réfléchissant sur ce que cela trahit non pas d’elle ou des modalités de la surveillance, mais de l’univers mental de celui qui a rédigé les rapports et comptes-rendus de rencontres - tout en gardant naturellement présent à l’esprit que cet univers mental a été modelé par et pour les nécessités de la surveillance - ainsi que de sa contribution au maintien d’une société réprimée et répressive. M’étant appuyée sur une vingtaine de dossiers de personnalités du monde universitaire et académique qui avaient eu des responsabilités d’encadrement [5], il est possible qu’au cours de mes recherches je n’ai pas rencontré l’officier traitant « moyen », mais des hommes que leur hiérarchie avait estimé aptes à nouer des contacts avec l’élite intellectuelle du pays. Dans deux cas, j’ai même eu la certitude que les officiers traitants avaient fait des études avec les personnes qu’ils surveillaient, l’un en philosophie, l’autre en histoire. Sans donc pouvoir faire la sociologie de cette catégorie sociale [6], en rappelant le contexte dans lequel se constitua et évolua ce corps très spécial de fonctionnaires, une représentation schématique reste possible.

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Footnotes

[1] . On relèvera à ce sujet la fonction, là encore unique, de l’institution garante de la conservation et de la communication de ces archives, branche des archives nationales (Bundesarchiv), généralement appelée suivant le nom de son responsable (Gauckbehörde, puis Birthlerbehörde), qui a aussi pour mission d’abriter des historiens et de favoriser leurs travaux.

[2] . Gellately R., « Denunciations in Twentieth-Century Germany : Aspects of Self Policing in the Third Reich and the German Democratic Republic », in Journal of Modern History, n°68, décembre 1996.

[3] . Hrabal B., Peurs totales, Critérion, 1991.

[4] . Citons au moins deux sources, dont l’une existe en français : récit recueilli par Hahn R.O., Au nom du peuple. Un officier de la Stasi raconte, Albin Michel, collection « Histoire à deux voix », 1999 (traduit par Olivier Mannoni) et le documentaire filmique « Der Schwarze Kasten. Psychogramm eines Taters », de J. Feindt et T. Trempe, 1992.

[5] . Combe S., Une société sous surveillance. Les intellectuels et la Stasi, Paris, Albin Michel, 1999, 263 p.

[6] . Une telle étude ne manquerait pas d’intérêt, mais serait-elle possible ? Le mode de classement des archives de la Stasi ne s’y prête guère. Comme toutes les archives policières, elles sont classées par noms de personnes et non par noms de collectivités.


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