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Les nouveaux martyrs d’Allah

Thursday 23 December 2004, by Khosrokhavar Farhad

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A partir de l’évolution des différentes formes d’islam politique dans le monde arabe, l’auteur s’interroge sur les mouvements qui appellent à la constitution d’une néo-umma guerrière, comme réaction à l’échec d’un certain nombre d’expériences politiques.

Farhad Khosrokhavar, Les nouveaux martyrs d’Allah, Paris, Flammarion, 2003.

Présentation de l’éditeur

Les attentats récents ont mis en lumière l’un des aspects de l’islamisme radical : le martyre qui soulève l’horreur par le nombre élevé des victimes innocentes qu’il fait périr en toute connaissance de cause.

Il est donc essentiel de comprendre ce qui motive ces nouveaux candidats à la mort sacrée. Deux types de martyrs peuvent être distingués : les jeunes déshérités, exclus des bienfaits de la modernité qui vivent dans un sentiment de dépossession de soi, une minorité d’immigrés qui vivent au coeur même de l’Occident, nouvelles classes moyennes prises entre l’Orient et l’Occident. C’est à ce deuxième type qu’appartenaient les pilotes du World Trade Center. Ces " néo-martyrs " s’identifient à une communauté fantomatique de musulmans opposée à une communauté tout aussi fantomatique de mécréants.

On insiste beaucoup sur les réseaux déterritorialisés qui président à ce type d’activisme politico-religieux mais on néglige encore trop de s’interroger sur les formes de subjectivité exigeant un degré inouï d’abnégation et d’aveuglement.

Extrait d’entretien avec l’auteur du 28 septembre 2002

Religioscope - La lecture des biographies de ces "néo-martyrs" ou des enquêtes telle que celle parue en novembre dernier dans le New Yorkersur les martyrs palestiniens, ne rappellent guère des figures de désespérés. Ils semblent animés d’une joie profonde en marchant vers un destin recherché, valorisant. Est-ce une façon de laver ce qui est ressenti comme l’humiliation des sociétés musulmanes face à des ennemis internes ou externes perçus tout-puissants?

Farhad Khosrokhavar- Je cite dans mon livre l’enquête que vous évoquez. Nous n’avons en effet pas affaire à des exclus ou des déshérités, ce qui ne signifie pas qu’ils ne soient pas désespérés. Le problème est qu’une fois la condition de martyr acceptée, cette tristesse se transforme en joie, en liesse même, entraînant une transfiguration de la vie. Des travaux effectués par des psychiatres palestiniens montrent combien ces jeunes se trouvent dans une situation qu’ils perçoivent eux-même comme étant sans issue. Le fait même de ne pas appartenir aux couches les plus démunies augmente le caractère tragique, dans la mesure où ils ne peuvent pas se réaliser et savent pertinemment que, compte tenu de leur éducation et de leurs diplômes universitaires, ils auraient eu droit, dans des conditions normales, à un niveau et des conditions de vie beaucoup plus élevés. La volonté d’accéder au martyre transfigure les affects; c’est une rupture avec la vie quotidienne et une sorte d’accès à un au-delà paré de tous les prestiges de cette vie qui vous est déniée ici-bas. En ce sens, aspirant au martyre, dans la période qui les sépare de la mort sacrée, à supposer que cette mort puisse se produire, les impétrants sont comblés de joie, bonheur qu’il convient de ne pas confondre avec un attachement à la vie; c’est exactement l’inverse.

Religioscope - Vous avez tenté, dans votre travail, de distinguer entre différents types de martyrs, afin de mettre un peu d’ordre dans la confusion qui règne autour de ce concept. Vous distinguez notamment ceux qui combattent au service d’une cause nationale sacralisée par l’islam - des Palestiniens aux Tchétchènes - et ceux qui sacrifient leur vie dans un contexte panislamique non lié à un cadre national précis. S’agit-il simplement d’une différence de contexte? On a l’impression qu’au sein de nombreux milieux musulmans, ces deux types suscitent aujourd’hui une commune admiration sans percevoir ces catégories que nous distinguons dans une démarche scientifique.

Farhad Khosrokhavar - En fait, malgré la confusion de ces deux types dans l’esprit de nombre de musulmans, il existe une différence très importante. La différence majeure réside dans le caractère de l’humiliation subie. Le futur martyr palestinien est en quelque sorte exposé à une humiliation quotidienne face à l’armée israélienne et en partie aussi face à l’autorité palestinienne. Par contre, l’humiliation des membres d’al-Qaïda qui ont fait sauter les deux tours à New York est une humiliation par procuration, c’est-à-dire qu’ils ne l’ont pas eux-même subie sur leur propre corps, mais par le biais des médias, d’ailleurs souvent occidentaux - qui leur permet de voir l’humiliation des Palestiniens, des Bosniaques...

La deuxième différence majeure est que les martyrs palestiniens ou tamouls s’identifient à une nation, et donc à une culture. Or, les gens de mouvements comme al-Qaïda peuvent au contraire être qualifiés de multiculturels. Ils parlent souvent plusieurs langues, ont accès à la modernité, ont voyagé dans les pays occidentaux et ne sont, pour la plupart, pas des déshérités. Ces personnes ne s’identifient pas, du moins dans la phase islamiste de leur existence, à un pays quelconque; c’est d’ailleurs pour cette raison que leur cause est difficile à cerner. Ils désirent la création d’une sorte de néo-oumma ou de néo-califat extrêmement embrouillé, même dans leur esprit. Ils savent en revanche parfaitement ce qu’ils ne veulent pas, c’est-à-dire l’humiliation de musulmans dans le monde.

La différence entre les deux martyrs est donc essentielle: d’une part au niveau du vécu, des représentations et de l’imaginaire, mais aussi au niveau de la culture de ces deux types de martyrs. J’ai essayé de montrer dans mon livre en quoi le second type est relié à ce que l’on pourrait appeler la mondialisation ou la globalisation, et ce phénomène se déroule en majeure partie en Occident. Une grande partie des personnes ayant rejoint des formes radicales d’islam transnational, tel qu’al-Qaïda, l’ont fait en Occident même et non pas à partir de leur pays d’origine. Par conséquent, il y a un phénomène lié à l’occidentalisation du monde qui doit être analysé non pas à partir des pays d’origine, mais dans une formation d’un néo-islam transplanté.

Source et entretien intégral : http://www.religioscope.com/articles/2002/022_khosrokhavar.htm


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