Manuel Castells’s founding books are not central in our problematique apart from the fact that Castell is the first one to conceptualise the notion of networked/information societies. In that sense, much of the literature is inspired by Castells work.
Castells, Manuel,La société en réseaux(T. 1 de L’ère de l’information), Fayard, 1998 et 2001.
Manuel Castells veut expliquer, comme l’avait fait Karl Marx pour le XlXe siècle, ce qu’est devenue la société, dans un ouvrage monumental en trois tomes, dont le premier analyse le réseautage de la société, et les deux autres la question de l’identité, puis celle de l’État. La société en réseaux aborde successivement la révolution des technologies de l’information, la globalisation de l’économie, la mise en réseaux et les transformations culturelles, dont celles de la conception de l’espace et du temps.
La thèse fondamentale de l’auteur est que l’état social contemporain est défini par un nouveau mode de développement, qui remplace les deux modes de développement antérieurs (agraire, puis industriel) et qu’il nomme mode de développement informationnel. Ce qui est spécifique à ce nouveau mode de développement, « c’est l’action du savoir sur le savoir même comme source principale de la productivité. Le traitement de l’information vise à perfectionner la technologie du traitement de l’information comme source de productivité, dans un cercle vertueux d’interaction entre les connaissances qui se trouvent à la base de la technologie et l’application de celle-ci, afin d’améliorer la génération du savoir », le traitement de l’information et la communication des symboles. Le mode de développement informationnel prend donc, dans l’univers conceptuel de la sociologie, la place de la société post-industrielle développée par Daniel Bell l’auteur le critique dans les pages 289 et suivantes) et par Alain Touraine.
La globalisation
Cinq traits caractérisent le paradigme technologique du mode de développement informationnel :
Castells distingue la mondialisation de la globalisation. La première, que Karl Marx décrit très bien dans Manifeste du parti communiste, est le processus d’expansion croissante qui caractérise le mode de production capitaliste, tandis que la globalisation, qui s’inscrit au sein de la mondialisation, définit une économie dont les éléments centraux, depuis la fin du XXe siècle, ont la capacité de fonctionner comme unité en temps réel à l’échelle planétaire, grâce à l’infrastructure fournie par les nouvelles technologies de l’information et de la communication.
Le moteur économique de la globalisation est l’interdépendance croissante des marchés financiers engendrée par cinq facteurs :
Les politiques de libéralisation et de déréglementation décidées par le G-7 et les institutions internationales (Fonds monétaire international, Banque Mondiale et Organisation mondiales du commerce) ont permis cette globalisation, en rendant interdépendants les marchés financiers. Trois types d’intervention ont jeté les bases de cette politique : la déréglementation de l’activité économique intérieure, dont celle des marchés financiers; la libéralisation du commerce et des investissements internationaux; la privatisation des entreprises publiques. Initiées aux États-Unis au milieu des années 1970, ces politiques sont fermement appliquées par Thatcher (1979-1990) et Reagan (1981-1989). Mais ces deux dirigeants préconisaient la globalisation de l’économie, tout en s’enfermant dans des positions économiques nationalistes. D’après l’auteur, Clinton (1992-2000) met fin à cette contradiction, en exerçant des pressions directes sur les autres gouvernements et sur le FMI pour que les marchés s’ouvrent complètement aux biens, aux services et aux capitaux. Les gouvernements sociaux-démocrates européens durent, de gré ou de force, s’adapter à ces politiques et suivre la « troisième voie » théorisée par Anthony Giddens et pratiquée par Blair, de telle sorte, qu’au tournant du siècle, les quinze pays de l’Union européenne, dont treize sont dirigés par des gouvernements de gauche, pratiquent une semblable politique économique.
Comment expliquer que ces États, même ceux dirigés par la gauche, se lancent dans cette globalisation et réduisent ainsi leur propre souveraineté ?
Quatre raisons de nature différente peuvent être retenues.
Premièrement, sous l’angle des intérêts stratégiques, les États-Unis, comme tous les pays qui ont, à une période ou l’autre, dominé l’économie, profitent davantage de toute libéralisation des marchés. De leur côté, les gouvernements européens, pour demeurer compétitifs, ont, par le traité de Maastricht en 1992, adopté les mesures favorisant leur convergence économique et leur unification monétaire.
Deuxièmement, avec la Chute du mur de Berlin, le néo-libéralisme a conquis une hégémonie mondiale au point d’être qualifié de pensée unique.
Troisièmement, en vue de se maintenir au gouvernement, les nouveaux dirigeants parvenus au pouvoir dans une période de déclin économique, à la fin des années 1980 et au début des années 1990, ont dû, selon l’auteur, laisser le champ libre à l’entreprise privée.
Enfin, les dirigeants favorables à la globalisation ont pu s’enrichir, soit sous la forme légale de récompenses financières ou de postes lucratifs obtenus lorsqu’ils quittent la fonction publique, soit, illégalement, par la corruption sous une forme ou sous une autre (pots-de-vin, délits d’initiés...).
La société en réseaux
Dans cette nouvelle économie, tout fonctionne en réseaux, y compris évidemment l’entreprise. Celle-ci, sous le mode de développement industriel, était structurée de façon hiérarchique et verticale et reposait sur la division technique et sociale du travail, selon les principes mis de l’avant par l’ingénieur Taylor, qui permettait de contrôler étroitement le travail parcellisé effectué par chaque ouvrier. Henry Ford perfectionna cette organisation par la chaîne de montage qui compléta cet encadrement des ouvriers, en déterminant leur rythme de travail. Cette organisation du travail, en accroissant de façon exponentielle la productivité, permit la production en grande quantité de biens standardisés rendus accessibles à la consommation de masse. Henry Ford réalisa ainsi sa prophétie : produire des autos que ses propres ouvriers pourraient acheter.
Dans le mode de développement informationnel, l’univers des entreprises se décentralise et se reconstitue sous forme d’unités autoprogrammées et autodirigées, reposant sur la participation, y compris celle des travailleurs. Ces unités se coordonnent horizontalement dans un réseau permettant toute la souplesse face à un marché de plus en plus fragmenté et aléatoire. Car le marché n’est plus seulement régi par l’offre et la demande, mais dépend plus que jamais de centaines de milliers d’expériences, d’intérêts et de décisions stratégiques à l’oeuvre dans le « réseau des réseaux ». La mise en réseaux des entreprises ne supprime cependant pas le pouvoir économique exercé par les grandes firmes : « Ce qui importe dans ce modèle, c’est la désintégration verticale de la production le long d’un réseau d’entreprises, processus qui remplace l’intégration verticale des départements au sein de la même société. Le réseau permet une plus grande différenciation du travail et du capital composant l’unité de production, et favorise probablement les motivations et la responsabilité, sans nécessairement modifier le mode de concentration de la puissance industrielle et de l’innovation technologique. »
La ré-organisation de la main d’oeuvre
L’entreprise en réseau, dont les deux traits caractéristiques sont l’adaptabilité interne et la flexibilité externe, est rendue possible grâce à la technologie de l’information qui détermine largement la capacité d’innovation, permet la rétroaction au niveau de l’exécution et la correction d’erreurs, en plus d’adapter la gestion du processus de production aux variations des demandes du marché.
Les politiques de déréglementation et de libéralisation des marchés offrent aux entreprises des pays capitalistes avancés, comme celui du Canada, diverses stratégies pour contraindre la main-d’oeuvre à s’adapter à ses exigences :
Le rapport de forces entre les employeurs et leurs employés, radicalement modifié en faveur des premiers, favorise la transformation des modes de travail au nom de la flexibilité et de la concurrence :
Aux États-Unis, comme au Canada d’ailleurs, la situation salariale des travailleurs s’est détériorée : le salaire américain moyen est passé de 327 dollars à 265 de 1973 à 1990; cette détérioration a affecté particulièrement les bas salariés, sans que les travailleurs plus qualifiés voient leurs revenus sensiblement augmenter. Durant ce temps, les dirigeants d’entreprises ont vu leurs revenus multipliés...
Manuel Castells conclut ainsi son analyse de cette transformation du travail et de l’emploi qui entraîne la désagrégation de la main-d’oeuvre : « L’extraordinaire développement de la flexibilité et de l’adaptabilité qu’autorisent les technologies nouvelles oppose la rigidité du travail à la mobilité du capital. D’où une pression constante pour rendre la contribution du travail aussi souple que possible. Tandis que la productivité et la rentabilité s’améliorent, les travailleurs perdent ainsi leur protection institutionnelle et sont de plus en plus tributaires des conditions de négociations individuelles sur un marché de travail en continuelle transformation (...) Les qualifications ne suffisent pas, puisqu’elles sont toujours en retard d’un train sur le changement technologique. Travailler dans une grande entreprise ou même être citoyen d’un pays important ne constituent plus un privilège dans la mesure où la concurrence globale accélérée ne cesse de redéfinir la géométrie variable du travail et des marchés. »
La culture virtuelle
L’auteur affirme, de plus, que la société en réseaux véhicule une culture de la réalité virtuelle. Que veut-il dire ?
Reprenant les postulats de la sémiologie, Manuel Castells affirme que la réalité (ce qui existe effectivement) a toujours été virtuelle (qui a en soi toutes les conditions essentielles à sa réalisation) dans la mesure où toute réalité vécue est toujours perçue au travers de symboles qui lui donnent sens. Ce qui est radicalement nouveau est la création de cette réalité virtuelle par le système de communication électronique qui intègre tous les messages, toute l’expérience humaine, dans un même texte multimédia. Les entreprises en réseaux ont comme code commun cette culture virtuelle qui juxtapose et agrège des expériences, des intérêts et des décisions stratégiques différentes. Cette culture virtuelle, qui informe les membres du réseau, est une culture de l’éphémère : « Cependant, elle ne dure pas longtemps : elle entre bien vite dans la mémoire de l’ordinateur comme matière première des réussites et des échecs passés. L’entreprise en réseau apprend à vivre avec cette culture virtuelle. Et toute tentative visant à cristalliser la position dans le réseau en code culturel à un moment et dans un espace particuliers condamne le réseau à l’obsolescence, puisqu’il devient dès lors trop rigide pour la géométrie variable exigée par l’informationnalisme. L’esprit de l’informationnalismeest la culture de ladestruction créatrice, opérant à la vitesse des circuits optoélectroniques qui traitent ses signaux. »
L’intégration sous forme numérique de la plupart des expressions culturelles caractérise le nouveau système de communication. Tous les messages sont intégrés dans un modèle cognitif commun : « Sous l’angle des médias, les différents modes de communication tendent à s’emprunter mutuellement leurs codes : les programmes éducatifs interactifs ressemblent à des jeux vidéo; les journaux télévisés sont conçus comme des émissions de variétés audiovisuelles; les procès sont diffusés comme des feuilletons (...) Du point de vue de l’utilisateur (à la fois émetteur et récepteur dans un système interactif), le fait de pouvoir choisir autant de messages divers dans un même mode de communication, avec une grande facilité de passer de l’un à l’autre, réduit la distance mentale entre les différentes sources de participation cognitive et sensorielle. »
Ce nouveau système de communication entraîne les effets suivants :
Le temps et l’espace
Enfin, ce système de communication entraînerait une transformation radicale de ces deux dimensions fondamentales de l’expérience humaine que sont l’espace et le temps.
Contrairement au rêve contre-culturel d’un monde peuplé de petites communautés rurales reliées par le WEB, Manuel Castells affirme que les mégacités attirent vers elles les fonctions de commandement et les gagnants (winners) de tous les horizons, car elles sont des centres de dynamisme et d’innovation culturels, technologiques, économiques et politiques, tout en étant les points nodaux de connexion des réseaux globaux, grâce aux télécommunications qui y sont implantées. Ces mégacités seraient les centres de pouvoir du nouvel espace de l’ère informationnelle, celui des flux.
L’auteur définit l’espace comme « support matériel des pratiques sociales du temps partagé » ou, encore, des pratiques sociales simultanées. La société informationnelle serait l’espace des flux, c’est-à-dire « des séries significatives, répétitives et programmables d’échanges et d’interactions entre des positions géographiques éloignées occupées par des acteurs sociaux » dans les mégacités.
L’espace des flux est constitué de trois strates de support matériel :
Comme l’espace est un ordre de coexistences, le temps est un ordre de successions. La société industrielle est dominée par le temps de l’horloge, ce temps linéaire, prévisible et irréversible, tandis que la société informationnelle serait régie à la fois par l’éternel et l’éphémère : « Alors que les encyclopédies structurent le savoir humain à partir de l’ordre alphabétique, les médias électroniques donnent accès à l’information, à l’expression et à la perception, en fonction des pulsions du consommateur ou des décisions du producteur. L’ordre des événements significatifs perd ainsi son rythme propre, chronologique, pour se disposer en séquences temporelles elles-mêmes fonction du contexte social de leur utilisation. Il s’agit donc d’une culture tout à la fois de l’éternel et de l’éphémère: de l’éternel, parce qu’elle ne cesse de puiser à l’ensemble des expressions culturelles; de l’éphémère, parce que chaque arrangement, chaque enchaînement particulier, dépend du contexte et du but dans lesquels chaque construction culturelle donnée est sollicitée. »
En guise de conclusion
L’auteur a-t-il réussi son ambitieux projet de décrire ce que sera la société de demain, à partir ce qui émerge aujourd’hui? Je n’en sais rien. Mais cet ouvrage provoque la réflexion et oblige le lecteur à questionner sa vision du monde, ce qui suffit à rendre sa lecture incontournable.
Je comparais le projet de Castells à celui de Marx dans mon introduction, sachant très bien que ses premiers ouvrages reposaient sur une problématique marxiste, revue à la lumière de Louis Althusser et de son plus influent disciple, Nicos Poulantzas. Il en reste d’ailleurs des traces dans les définitions qu’il propose au début de son ouvrage (p. 38 et ss). Or la vision d’Althusser était structuraliste : il regardait les luttes, les contradictions, l’histoire à la lumière du système, ce qui à mon avis est fort peu fidèle à Marx qui analysait le système capitaliste à la lumière de la lutte des classes, moteur de l’histoire. Castells semble malheureusement demeurer captif de cette vision structuraliste et n’ouvre ainsi aucune piste à des changements profonds de la société informationnelle. Peut-être son livre sur l’identité (T. ll de L’ère de l’information) permet de sortir de cette vision fataliste et suggère une autre voie que celle de l’adaptabilité « humaniste » au système, pratiquée par Tony Blair et théorisée par Anthony Giddens ? C’est à voir, « à lire ».